Dimanche 23 novembre 2008 - Christ, Roi de l’univers A - Baptême d’un petit enfant

La séparation est-elle inévitable ?

Ézéchiel 34,11-12.15-17 - Psaume 22,1-6 - 1 Corinthiens 15,20-26.28 - Matthieu 25,31-46
dimanche 23 novembre 2008.
 

La séparation est-elle inévitable ? Après tout ce chemin parcouru ensemble, côte à côte par beau temps comme dans les tempêtes, faudra-t-il se diviser en deux espèces inconciliables ? Mais pourquoi ?

Pour les brebis et les chèvres, Joachim Jéremias qui fait autorité en la matière nous explique qu’en ce temps-là les bergers du pays d’Israël devaient trier leurs troupeaux le soir parce que les brebis bien habillées de laine se trouvaient très à l’aise de rester au grand air, tandis que les chèvres, plus court vêtues, risquaient de souffrir du froid si on ne les rentrait pas pour la nuit. Fort bien : ovins et caprins sont deux espèces distinctes qui réclament des traitements différents. Mais l’humanité devrait-elle à la fin de l’histoire se voir ainsi scindée en deux parties au destin différent ? Ne constitue-t-elle pas une seule et même espèce ?

Tel est justement le problème : les groupes humains ne cessent de se tenir les uns les autres pour étranges : « Ils ne sont pas comme nous » déclarent-ils inlassablement de ceux qui n’ont pas la même langue, la même culture ou la même couleur de peau. Et, bien entendu, notre groupe est supérieur, le leur inférieur, nous sommes les bons et les autres sont les mauvais. C’est un aspect essentiel du mal qui est entré dans le monde par la jalousie du démon et de ses anges, qui s’appuie d’ailleurs sur un autre aspect plus constant et plus diffus : le fait que réellement les hommes fassent le mal, qu’ils se conduisent d’une manière indigne de leur condition humaine, inférieure moralement même souvent à la cruauté innocente des bêtes.

Sans doute certains sont-ils grevés de vices invétérés au point qu’ils s’attirent la qualification définitive de menteurs, de voleurs, de pervers ou de criminels endurcis. Des groupes humains entiers souffrent de désordres culturellement enkystés qui les exposent au jugement sans appel des autres. Mais le Christ est venu pour sauver l’humanité pécheresse et non pour la condamner. Ses disciples ne peuvent plus porter sur les pécheurs le même regard que ceux qui n’ont pas d’espérance.

Sans doute faut-il juger avec lucidité et condamner sans complaisance le péché, ce qui implique parfois d’en faire subir au pécheur les conséquences de réprobation et de punition. Mais il ne faut jamais cesser de voir en lui un semblable en souffrance dans son humanité corrompue, pour le salut de qui le Christ a donné sa vie. Celui qui a faim ou froid, qui est malade ou enfermé, fût-ce pour de justes raisons, sa chair, c’est la mienne ! Voilà ce que signifie aimer son prochain comme soi-même.

Ce qui monte au cœur des hommes de quelque vertu, c’est la tentation de procéder à une purification par élimination : périssent les malfaisants et les inférieurs, l’humanité s’en portera mieux. Ce principe est illusoire, menteur et inhumain. Illusoire parce que la violence malvaillante ne porte jamais de fruits de justice ; menteur parce qu’il suppose que “nous” soyons justes ce qui est faux ; inhumain parce qu’indigne de la miséricorde de Dieu qui nous a créés à son image.

La seule purification efficace est par la conversion, ce qui est impossible à l’homme, mais tout est possible pour Dieu et pour ceux qui croient en lui dans la force de l’Esprit Saint. Le baptême est le signe et l’opérateur de cette purification qui vise au salut de tout homme et de tous les hommes. Il incorpore chacun de nous au Christ Jésus en sorte que tous nous ne fassions plus qu’un en lui.

Devant l’image terrifiante du jugement dernier brossée dans l’évangile d’aujourd’hui, si nous avons une once de bon sens, nous ne pouvons pas nous projeter dans le groupe de ceux qui méritent parfaitement d’être appelés « les bénis de mon Père » par le Seigneur. Et nous supplions de ne pas être projetés dans celui des maudits qui sont promis « au feu éternel préparé pour le démon et ses anges ». Remarquez ici la dissymétrie : le royaume est préparé depuis l’origine pour les bénis que nous avons tous vocation à devenir, tandis que le feu est préparé pour le démon et ses anges qui ne sont pas de la même espèce que nous.

Renonçons donc tous pour de bon à juger prématurément : le Fils de l’homme viendra, c’est sûr puisqu’il l’a promis. Mais la séparation dont nous sommes menacés n’est pas inévitable. Si nous faisons un seul corps dans l’humilité de la foi et de la charité, si nous tenons ferme une espérance active et missionnaire pour tous nos frères humains qui ne le connaissent pas encore, alors dès maintenant nous serons en lui, le Fils de Dieu, sauvés du jugement et de la colère par sa grâce puisqu’il a pris sur lui le châtiment des pécheurs. Et quand il viendra dans la gloire, comme un bon berger et comme un roi au pouvoir souverain, il portera en son cœur tous les enfants de son Père qu’il a aimés jusqu’à donner sa vie pour eux.