25 décembre 2008 - Nuit de Noël

Je vous regarde, vous me regardez

Isaïe 9,1-6 - Psaume 95,1-3.11-13 - Tite 2,11-14 - Luc 2,1-14
jeudi 25 décembre 2008.
 

Je vous regarde, vous me regardez. Que se passe-t-il ? Que peut-il arriver ? Qu’un accord survienne, comme celui de deux instruments sensibles, que le courant s’établisse. Rien à voir avec le coup d’œil qu’on jette sur l’objet de son intérêt, fût-ce en le fixant dans le blanc des yeux, en vue d’une action, voire d’une manipulation. Non, mais la rencontre de deux sujets dans le mystère des regards échangés, comme l’ouverture mutuelle d’une fenêtre sur l’âme qui permet un chant à l’unisson, un ajustement qui révèle un espace inaperçu où l’un et l’autre s’épanchent ensemble en liberté. Nulle nécessité d’une similitude de carte d’identité : le tout petit et le vieillard, l’opulent et le miséreux, le moribond et l’athlète en sa vigueur s’éprouvent soudain plus proches que deux étoiles jumelles en leur éclat que l’œil nu ne distingue pas. Qui dira la découverte d’une connaturalité merveilleuse de deux êtres si différents pourtant, et son secret ?

Pour comprendre, passons par la musique et la réflexion d’anciens auteurs à qui, dès l’Antiquité, l’harmonie du cosmos inspirait l’idée de la « musique des sphères », cette symphonie inaudible à l’homme interprétée sans fin par les esprits sublimes qui peuplent les sept cieux. Saint Benoît comprenait le chant des moines comme s’unissant à ce chœur céleste, selon la parole du Psaume 137 : « Je te chante en présence des anges ». De là découle la sévérité de saint Bernard de Clairvaux en son temps pour la cacophonie, le « mauvais chant » des moines, en quoi il voit une chute dans la « région de dissemblance », la « regio dissimilitudinis », expression platonicienne utilisée par saint Augustin pour caractériser l’état de son âme avant sa conversion, lorsqu’il restait étranger à lui-même et à sa nature d’homme en demeurant éloigné de Dieu.

Sans doute, à ce stade de mon propos, certains auront reconnu le discours du pape Benoît XVI au collège des Bernardins, le 12 septembre dernier.

Saint Bernard nous indique ici commentait le saint-Père, que la culture du chant est une culture de l’être, et il ajoutait : « De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de le chanter avec les mots qu’il a lui-même donnés est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas l’œuvre d’une “créativité” personnelle où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître avec les “oreilles du cœur” les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit en même temps authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité. »

Accueillons donc le savoureux enseignement du pape théologien en cette nuit de la Nativité où Dieu vient vers nous pour nous rendre à la ressemblance, pour nous ramener à nous-même en nous appelant à lui, pour restaurer en nous l’universelle harmonie primordiale de la création. Car le secret de la sympathie qui naît et s’épanouit entre deux êtres, par la grâce d’un regard offert sans réserves au regard de celui qui vient en cet instant donné, ouvre au mystère de Noël.

L’enfant Jésus voit s’approcher chacun et pose sur lui un regard de nouveau-né : nulle prévention dans ces yeux neufs qui ne sauraient le jauger d’après ses vêtements ou sa posture, qui s’abstiennent de le scruter jusqu’aux replis ténébreux de l’être marqué par le mal, la misère et le péché, qui ne veulent que s’offrir sans réserves à la rencontre des yeux inquiets ou décidés qui se posent sur eux. Moment de grâce pour l’infirme et le puissant, pour le criminel et l’innocent, pour le juste et le méchant. Au saint curé d’Ars qui s’étonnait de son assiduité devant le Saint-Sacrement et lui demandait ce qu’il pouvait lui raconter, un vieux paysan répondait : « Rien. Je l’avise et il m’avise. »

Certes, si Dieu vient ainsi dans la faiblesse et le dénuement, jusqu’à vouloir tout souffrir de l’homme plutôt que de le juger et de le condamner, c’est en vue de sa conversion : que l’amour exposé sans défense obtienne de l’amour ce que la colère ne pouvait accomplir dans le châtiment des pécheurs. Si nous acceptons de Dieu ce premier pas d’un prix infini, nous pourrons prendre le chemin qu’il nous offre jusqu’à devenir ce peuple ardent à faire le bien que son Esprit veut créer au monde pour le ramener à lui. Ne refusons donc pas cette chance inouïe en cette nuit unique, ne repoussons pas l’offre du ciel descendu sur notre terre blessée.

Approchons du nouveau-né de la crèche en nous laissant attirer doucement par la profondeur et l’intensité du mystère, jusqu’à entendre l’enfant Jésus nous dire : « Vous me regardez ? Je vous regarde, et je vous aime. »