Dimanche 15 février 2009 - Sixième Dimanche B - Baptême d’un petit enfant : Marie

La vraie liberté, c’est de vouloir ce à quoi l’on est obligé

Lévitique 13,1-2.45-46 - Psaume 101,2-6.13.20-21 - 1 Corinthiens 10,31 - 11,1 - Marc 1,40-45
dimanche 15 février 2009.
 

La vraie liberté, c’est de vouloir ce à quoi l’on est obligé. Mais, dit l’enfant, la liberté c’est quand on n’est pas obligé ! Sauf que tout le monde est sans arrêt obligé par les multiples lois de la vie en société. Simplement, comme nous n’y pouvons rien, nous ne nous en rendons même pas compte. C’est aussi le cas quand nous faisons de grand cœur ce que nous devons faire : l’enfant en bonne santé mange et joue volontiers, de même les époux s’acquittent habituellement avec plaisir de leurs devoirs mutuels. Nous prenons surtout conscience de ce qui s’impose à nous quand cela nous répugne, c’est pourquoi nous pensons d’ordinaire que le devoir est une contrainte pénible.

Quand le lépreux surgit devant lui, Jésus éprouve certainement une répugnance physique des plus naturelles. Mais il y a pire : l’interdit de la Loi bravé et l’impureté rituelle encourue sont nécessairement pour le Christ des motifs plus puissants de répulsion. Le geste de toucher le lépreux, difficilement explicable autrement puisqu’il constitue une aggravation de la transgression, peut se comprendre comme un réflexe de défense pour tenir l’agresseur à distance. Pourtant, semble-t-il, la compassion l’emporte en lui sur les autres sentiments et il purifie l’homme.

En réalité, si les sentiments ont leur importance dans l’attitude de Jésus, ils ne sont ni les seuls ni les premiers motifs de son action. Le lépreux qui surgit devant lui n’est peut-être pas le transgresseur qu’il paraît. Le passage de la Loi qui le concerne, vous l’avez entendu, lui confie la responsabilité de son état contagieux : c’est à lui de se tenir à l’écart et de signaler à tout venant le danger qu’il représente. Il n’est pas dit à Israël de le rejeter et de l’éliminer comme un déchet. D’ailleurs, si improbable soit-elle, sa guérison est prévue : Jésus fait référence à cette disposition en envoyant l’homme purifié se montrer au prêtre. Ainsi la Loi s’inscrit-elle dans un principe d’espérance pour les membres éloignés du peuple, une espérance qui, comme toute l’attente d’Israël, se cristallise en celle du Messie.

La démarche de lépreux signifie donc que l’Esprit le pousse à reconnaître en Jésus la réalisation des promesses : le règne de Dieu s’est approché en la personne de celui qui lui fait face, il le croit et l’implore. C’est cette foi donnée d’En Haut que Jésus reconnaît et couronne dans l’Esprit Saint en déclarant la guérison de l’homme. Tous deux, loin de transgresser la Loi, en accomplissent l’esprit.

Ainsi s’explique aussi la réaction fort surprenante du Seigneur qui « renvoie l’homme avec un avertissement sévère » aussitôt qu’il l’a purifié. La traduction affaiblit la formule employée qui est la même que pour un exorcisme. Tout s’éclaire à la lumière de l’épisode auquel celui-ci fait un écho anticipé : la confession de foi de Pierre à Césarée, suivie de la réprimande stupéfiante : « Passe derrière moi, Satan ! » Comme pour Simon, la hâte de l’homme à proclamer la réalisation du Règne comporte un risque majeur, celui de prétendre faire l’économie de la croix du Sauveur : « Jamais cela ne t’arrivera, seigneur ! » s’exclamera Simon dans sa présomption.

Jésus est tenté, dans la faiblesse de sa chair, de se confier à cette perspective rassurante d’un salut obtenu sans en payer le prix de Passion. Mais il ne suit pas la pente de ses propres désirs ni ne s’arrête à ses propres répugnances, il cherche à discerner la volonté du Père afin de s’y conformer parfaitement : il se demande à quoi il est “obligé” car, dans sa liberté divine, il n’entend pas vouloir autre chose.

“Obligé”, que nous comprenons ordinairement comme “contraint”, signifie en réalité “lié” : lié à un autre par un contrat, un vœu ou un bienfait, attaché en somme à lui dans une alliance consentie. C’est le cas par excellence pour le Fils qui est l’Alliance en personne. C’est aussi maintenant celui de quiconque est accueilli par pure grâce dans cette Alliance en vertu du baptême dans la mort du Seigneur, comme Marie va l’être aujourd’hui au milieu de nous.

Ce baptême est le nôtre, frères, et celui de l’Apôtre Paul. N’entendons pas comme une forfanterie son exhortation : « Prenez moi pour modèle ; mon modèle à moi c’est le Christ. » Comprenons à la lumière de l’évangile d’aujourd’hui son affirmation : « En toutes circonstances je tâche de m’adapter à tout le monde. » C’est bien ce que fait le Seigneur Jésus quand, devant le lépreux surgi face à lui, il ne cherche pas son intérêt personnel mais celui de la multitude en discernant la volonté de Dieu qui se manifeste dans les événements lus à la lumière des Écritures, et en l’accomplissant. Telle est bien la liberté parfaite, celle de l’Amour qui ne veut qu’accomplir son dessein de sauver tous les hommes, comme il s’y est “obligé” par l’Alliance librement consentie à son peuple.