Dimanche 29 mars 2009 - Cinquième Dimanche de Carême B - 3e scrutin des catéchumènes adultes (évangile de la résurrection de Lazare)

Qui aimez-vous tant ?

Jérémie 31,31-34 - Psaume 50,3-4.12-15 - Hébreux 5,7-9 - Jean 12,20-33 (Jean 11,1-45)
dimanche 29 mars 2009.
 

Qui aimez-vous tant ? Une chanson de Leny Escudero, dans les années 70, disait : « Ne meurs pas, je t’aime tant, je ne veux pas que tu meures. » Aimer, sans doute, c’est vouloir que l’autre ne meure pas ; c’est sûrement vouloir qu’il vive. Quelle mère penchée anxieusement sur son enfant gravement malade ne ressent pas dans sa chair qu’elle donnerait volontiers sa vie pour la sienne ?

Jésus aimait Lazare, et pourtant il est resté au loin tandis que son ami malade finissait par mourir. Pourquoi ? Un détail important du texte nous est caché par la traduction : tandis que les autres personnages emploient le verbe “philéô” pour dire que Jésus l’aimait, le narrateur utilise “agapaô”. Le premier verbe a un sens très fort, mais général, tandis que le second comporte une nuance de préférence. Les hommes ont un cœur, ils sont capables de se sacrifier pour un enfant, pour un ami passionnément chéri et même pour un juste ou un innocent. Mais Jésus va se donner pour les monstres et les criminels, pour ceux qui le soumettent à la torture, à l’humiliation et à la mort, lui qui n’avait rien fait de mal. Il a préféré la vie de tout homme pécheur à la sienne propre.

Il y a là quelque chose qui semble absurde et inhumain, surhumain à tout le moins : un héroïsme impensable dont l’efficacité supposée défie toute explication rationnelle. Jésus lui-même, jusqu’au seuil de sa passion, en est bouleversé et perplexe : son âme est troublée et la pensée lui vient de demander d’échapper à son sort. Sa volonté humaine ne peut vouloir ce que sa volonté divine, identique à celle du Père, lui dicte. Elle ne le peut que dans un acte de soumission absolue : « Tout Fils qu’il était, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa passion », dit la lettre aux Hébreux.

Cette obéissance parfaite est impossible à l’homme tombé au pouvoir du péché. Ainsi Israël et Juda ont rompu sans cesse l’Alliance avec le Seigneur, comme il le déplore au livre de Jérémie. C’est pourquoi Dieu accomplit sa promesse d’une Alliance nouvelle en la personne de son Fils soumis à la suprême obéissance. Il offre ce sacrifice non pour lui-même, qui n’avait pas besoin de rédemption, mais pour nous, afin que nous puissions « imiter avec joie sa charité », ainsi que l’énonce l’oraison d’entrée de ce cinquième dimanche de Carême.

Comprenez-le bien, chers amis que nous préparons au baptême. Il y a en vous un cœur bon créé par Dieu pour aimer : vous aimez vos amis, vos parents, votre conjoint au point de pouvoir vous sacrifier largement pour eux. Mais vous n’êtes pas capables de tous les amours, même de ceux dont votre raison vous dit qu’il le faudrait. Et nous, frères qui portons le nom de chrétiens, combien de fois n’avons-nous pas préféré notre vie à ce que la charité nous aurait commandé, dans de grandes ou de petites choses, d’une façon qui nous a laissé un goût de cendre, d’amertume de remords et de tristesse ?

Personne ne peut entrer dans le don de Dieu d’une vie plus digne de lui, d’une vie d’amour plus fort que la mort, sans passer par la reconnaissance de sa faiblesse et de son péché. Cette confession, loin de nous avilir, est d’abord une immense consolation : déchargés du fardeau d’une impossible prétention à être bons, nous accueillons la bonne nouvelle du pardon, de l’indulgence tendre du Christ, et l’espérance de pouvoir dépasser notre affligeante médiocrité.

« Celui qui aime sa vie la perd, celui qui la hait en ce monde la garde pour la vie éternelle », dit Jésus au moment d’entrer dans sa passion. Cela signifie qu’il faut comme lui préférer la vie de l’autre à la sienne, au point que le monde y verrait une haine de soi. Mais l’Esprit qui connaît les profondeurs de l’homme y révèle l’amour même de Dieu. Pour entrer dans cette vie nouvelle qui ne peut mourir, il n’est qu’un chemin : préférer le Christ Jésus à soi-même comme lui a préféré chacun de nous, c’est-à-dire dans une obéissance parfaite à la volonté du Père. C’est ainsi seulement que l’homme parvient, selon la promesse transmise par Moïse, à aimer vraiment Dieu et son prochain.

Chers amis, recevons d’aimer le Christ plus que tout, plus que nous-mêmes : si nous l’aimons tant, nous vivrons en lui éternellement.