12 avril 2009 - Jour de Pâques - La Résurrection du Seigneur

Quelle est votre version des faits ?

Actes 10,34a.37-43 - Psaume 117,1-4,16-17,22-23 - 1 Corinthiens 5,6-8 - Jean 20,1-9
dimanche 12 avril 2009.
 

Quelle est votre version des faits ? Par cette formulation sage et prudente de sa question, l’enquêteur évite de mettre en doute la sincérité des témoins, même si les propos des uns et les autres apparaissent contradictoires. Chacun, en effet, a son propre point de vue, son histoire intellectuelle et affective, et les structures de précompréhension qui en découlent. L’observateur met forcément du sien dans les événements qu’il rapporte, souvent il les déforme, il en rajoute ou il en retranche parfois en toute bonne foi. Ce que présuppose néanmoins la question initiale, c’est qu’il y ait réellement des faits. Or, il arrive qu’on les invente de toutes pièces, pour des raisons plus ou moins inavouables.

Quant à la résurrection de Jésus, à l’évidence, les différentes versions des faits données par les uns et des autres ne concordent pas en tout point. Il suffit de comparer l’évangile selon saint Jean du jour de Pâques que nous venons d’entendre et celui de cette nuit, selon saint Marc. D’après ce dernier, ayant reçu du jeune homme en blanc rencontré dans le tombeau vide l’instruction d’aller porter la nouvelle aux disciples, les femmes se sont enfuies et n’ont rien dit à personne. Chez Jean, au contraire, Marie-Madeleine va spontanément donner l’alerte.

En outre, dans ces deux récits, le ressuscité lui-même est curieusement absent. Par la suite en saint Jean Marie-Madeleine va bien le rencontrer, mais elle le prendra pour le jardinier. Dans l’ensemble, il faut dire que le dossier des apparitions est bien mince et comporte assez peu de recoupements. Depuis les premiers temps, cette fragilité manifeste de ce que l’on aimerait plutôt trouver en forme d’affirmation massive et unanime, s’agissant de l’événement le plus important de l’histoire universelle, a troublé les consciences des croyants et alimenté les attaques des incrédules. À la réflexion, ce qui semble d’abord une faiblesse se révèle très logique et plutôt éclairant.

D’abord, il est évident que, s’il s’agissait d’une invention de toutes pièces, elle serait précisément massive et unanime. Les enquêteurs le savent bien, les suspects qui répètent toujours exactement le même récit sont en général des menteurs. Un témoin véridique s’efforce de redire toujours mieux ce qu’il a réellement vu ou vécu et cherche à se rappeler les choses sous divers aspects, avec plus de détails, et d’ailleurs il lui arrive de se contredire plus ou moins, à sa propre surprise. Telle est la fragilité de la mémoire humaine. Dans le cas des récits de Pâques, nous sommes sûrement en présence du recueil attentif et respectueux du témoignage des rares protagonistes de l’affaire, et d’une mémoire ecclésiale qui a préféré garder un ensemble marqué de certaines aspérités et contradictions internes plutôt que de l’altérer pour le “lisser”. Il y a là un puissant argument en faveur de la sincérité des témoins et de la réalité des faits qu’ils attestent.

Ensuite, la manière dont le ressuscité apparaît peu, et mal reconnaissable, est en cohérence profonde avec le mode de révélation de Dieu dans l’histoire dont je vous parlais cette nuit en commentant les sept premières lectures de la veillée. Dieu se révèle en se voilant, il reste et restera le Dieu caché jusqu’au bout de la nuit de l’histoire du monde marquée par le mal. Jésus est lui-même Dieu caché sous le voile de son humanité en laquelle se révèle sa divinité. Il l’était avant Pâques, ressuscité, il le demeure.

Enfin, la façon dont les récits évangéliques divergent entre eux n’est pas “anarchique”. Une des raisons pour lesquelles des témoins de bonne foi peuvent introduire dans leur propos des éléments qui s’écartent de la réalité des faits, nous l’avons dit en commençant, est que nous interprétons toujours ce que nous voyons en fonction de nos structures de précompréhension. Or, celles des fidèles du Seigneur sont essentiellement liées aux Écritures qui forment elles-mêmes un ensemble non pas unanime mais plutôt polyphonique, dont l’harmonie résulte d’un ajustement des diverses voix les unes aux autres, selon une justesse que ne manque pas de percevoir une bonne oreille.

Cette constitution du témoignage chrétien authentique est signifiée par le détail du « linge qui avait enveloppé la tête, roulé à part » dans notre évangile de saint Jean aujourd’hui. C’est pourquoi l’auteur ajoute : « Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas vu que, d’après l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. » Au demeurant, nous pouvons admirer l’efficacité de la formulation dans sa concision : pour ressusciter, il faut bien que Jésus soit mort. Nous avons l’impression que seule la résurrection présente une difficulté. Mais les faits dont il s’agit de témoigner sont deux : la mort et la résurrection du Seigneur. Il se trouve des négateurs de la première comme de la seconde, et les uns ne sont pas moins opposants que les autres à l’Évangile du salut.

Mais si seulement nous demeurons fermement attachés à la foi de l’Église dans laquelle nous sommes baptisés, ancrés dans le témoignage des Écritures et “symphoniques” dans la droiture et la vérité, nous sommes aujourd’hui la version authentique des faits de la mort et de la résurrection du Seigneur pour le salut du monde.