Parler de Dieu et du Christ aux hommes d’aujourd’hui

À PROPOS DU DISCOURS DU PAPE BENOIT XVI AU COLLEGE DES BERNARDINS

Conférence du 3 janvier 2009 à Naïm
Friday 24 April 2009.
 

Nous pensons parfois que nos contemporains sont devenus indifférents à notre religion. Nous nous sentons perçus comme des martiens par les jeunes quand nous leur parlons de réalités dont ils ignorent tout. Nous sommes devenus « décalés » par rapport à notre époque. Ainsi, nous éprouvons l’impossibilité de rejoindre les hommes aujourd’hui pour leur parler de Dieu et du Christ. Or, il nous faut leur en parler. À ceux qui se lamentaient, le discours du pape Benoît XVI aux Bernardins pourrait ouvrir une piste.

Ce discours a surpris tout le monde. Le pape a rencontré des personnalités représentatives du monde de la culture en France : c’était un pari fort risqué ! En effet, il n’était pas du tout évident a priori que Benoît XVI parviendrait à trouver l’oreille de ces personnes-là que l’on dit particulièrement déchristianisées, voire hostiles. Or, il a réussi à se faire écouter très attentivement, sans soulever ni protestations ni contestations. Voilà qui est déjà étonnant. Mais le plus fort, c’est qu’il a obtenu ce résultat sans le secours d’aucune complaisance, et même en affirmant de façon très ferme et explicite les positions de cette doctrine catholique qui passe pour tout à fait discréditée dans notre monde moderne. En somme, il a vraiment dit ce qu’il avait à dire, sans polémiquer ni donner lieu à polémique. C’est pourquoi je pense que son discours, sa manière de parler, mérite toute notre attention : ce serait un grand bienfait si nous pouvions nous en instruire et nous en inspirer un peu pour nos propres pratiques.

Qu’a dit le pape et comment l’a-t-il dit ? Poser cette question toute simple fait apparaître aussitôt un premier fait étonnant : dans ce discours, Benoît XVI a réussi le tour de force qu’il soit quasiment impossible non seulement de résumer sa pensée mais même de la titrer.

Après les salutations d’usage, il commence en disant : « J’aimerais vous parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne. » Logiquement, voilà le titre. Mais il n’est guère « vendeur », c’est le moins qu’on puisse dire ! Le pape continue en désignant le bâtiment monastique moyenâgeux où il se trouve : « Ce lieu évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? » Cette question est bien proche de celles que nous nous posons souvent et dont j’ai fait mon sujet en commençant, n’est-ce pas ? Alors le pape ajoute : « Pour pouvoir répondre, il nous faut réfléchir un instant sur la nature même du monachisme occidental. » Comprenons bien : son propos n’est pas de parler des moines occidentaux (bien qu’il en parle). Son intention n’est pas de s’en tenir à une analyse dans le registre de l’histoire des idées et des institutions. Non, sa pointe est plus loin, il l’annonce clairement et, curieusement, cela semble avoir échappé à la majorité des commentateurs.

Sa méthode est ici une dialectique de type socratique. Il s’exprime dans une langue simple, bien que soignée, et conduit son interlocuteur pas à pas, au fil de notations d’apparence anodine, pour déboucher sur des affirmations surprenantes, voire choquantes, mais qui paraissent soudain évidentes tant elles découlent de ce qui précède comme d’une source claire. Ce processus de pensée explique que les auditeurs aient été quelque peu sidérés au sens littéral du terme. En effet, le pape les amenait à entendre des formulations stupéfiantes comme si elles venaient d’eux-mêmes, des affirmations prenant le contre-pied d’une certaine culture soi-disant incontournable avec laquelle il serait nécessaire non seulement de dialoguer mais de composer. Or le pape ici ne compose pas du tout ! Il est tout aussi clair, net, précis que le cardinal Ratzinger de l’époque de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Mais au lieu d’incarner le repoussoir d’un épouvantail antique, il apparaît en douceur comme l’ange de vérité du présent.

Après l’introduction, le premier pas décisif (bien que d’apparence anodine) du discours est l’énoncé de cette évidence : « Il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que la volonté des moines n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé ; leur motivation était beaucoup plus simple : leur objectif était de chercher Dieu (quaerere Deum). » Que pourrait trouver l’auditoire à redire à cela ? Les moines du Moyen-âge ne s’étaient pas rassemblés et faits moines pour créer une culture nouvelle ni même pour conserver l’ancienne, leur seul objectif était de chercher Dieu : voilà qui serait difficile à contester ! Or, dès qu’on a accepté ce premier pas qu’il serait impensable de refuser d’emblée, on est engagé dans un processus, avec autant de force que de douceur, par une parole équilibrée et vraie, où s’avance la conclusion qui viendra inexorablement : « Il n’y a pas de culture vraie, authentique, qui ne naisse du quaerere Deum. » Affirmation “énorme” que, jusqu’à maintenant, tout le monde a accepté sans réagir !

Mais reprenons le fil du discours après ce que nous avons appelé le premier pas décisif. « Derrière le provisoire, les moines cherchaient le définitif. Quaerere Deum : Comme ils étaient chrétiens, il ne s’agissait pas pour eux d’une aventure dans un désert sans chemin, d’une recherche dans l’obscurité absolue, » - ce qui revient à dire, par contraposition logique que lorsqu’on n’est pas chrétien, “chercher Dieu” est errer dans un désert obscur et sans chemin. Voilà déjà une énormité qui passe comme une lettre à la Poste ! Puis le pape précise : « Dieu a frayé le chemin et ce chemin qu’il a préparé pour nous est sa Parole dans le Livre des Saintes Ecritures. »

Ensuite Benoît XVI développe une brève catéchèse sur l’Eglise à partir de la Parole de Dieu. Le point de départ c’est Dieu lui-même ; car le Verbe, la Parole, est Dieu. La liturgie n’est pas Dieu, la communauté n’est pas Dieu. Ce Verbe fait chair, dont l’incarnation est déjà de quelque manière participée par l’Écriture Sainte, est le chemin sur lequel le pape file une véritable ecclésiologie. Mais il garde le contact en permanence avec un auditoire loin d’être tout entier catholique, mais souvent de sensibilité agnostique, libertaire ou contestataire. Cet auditoire reste pourtant littéralement sous le charme. C’est alors que Benoît XVI cite Dom Jean Leclercq, un auteur fort peu connu : « Eschatologie et grammaire sont, dans le monachisme occidental, indissociables l’une de l’autre. » Voilà de quoi laisser l’auditoire perplexe, voire ébahi. Eschatologie est pris ici, dans le contexte, au sens de “visée de ce qui est ultime”, c’est-à-dire de Dieu lui-même ; et grammaire au sens de “ordre de l’écriture”. Par cette expression savante, le pape répète donc ce qu’il a dit : au fond, la recherche de Dieu est inséparable de la Parole révélée dans les Ecritures. C’est évidemment vrai pour le monachisme occidental, mais aussi pour tout le monde, puisque c’est au monde entier que Dieu donne cette voie pour le rejoindre.

Voyez l’art rhétorique du pape : sans se laisser aller un instant à rien d’oiseux ni d’approximatif, il sait flatter le goût de son auditoire d’intellectuels pour ce qui est déconcertant ou énigmatique. Après avoir énoncé sa thèse et l’argument moteur de son développement, le pape formule ce qui constitue la passerelle, l’articulation, entre un propos spécifiquement chrétien et sa généralisation philosophique. Il voit dans le Quaerere Deum monastique une forme particulière de « l’attitude vraiment philosophique : regarder au-delà des réalités pénultièmes et se mettre à la recherche des réalités ultimes, qui sont vraies. » C’est là une façon de traduire dans le langage commun ce qui pourrait être refusé comme un langage de croyant. Le pape reprend ici en d’autres termes ce qu’il avait annoncé dès le début : « Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la vie elle-même... Derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. » Il expliquait ainsi que l’intérêt “eschatologique” des moines ne devait pas être compris au sens chronologique du terme, comme s’ils vivaient le regard tourné vers la fin du monde, mais au sens existentiel. Maintenant, nous comprenons qu’en agissant ainsi ils réalisaient l’aspiration de toute humanité rationnelle. Et aussi que cette aspiration ne doit pas être moins vive aujourd’hui qu’alors ; en effet, « la confusion des temps où rien ne semble résister » est une formule qui peut s’appliquer aussi bien à notre époque qu’à la leur.

Vient ensuite le thème de la Parole qui, comme nous l’avons déjà noté, n’est pas un thème parmi d’autres : le Verbe s’est fait chair, la Parole de Dieu est l’unique chemin vers Dieu. Le pape y vient en parlant de littérature, et c’est là que la citation de Dom Jean Leclercq délivre toute sa pointe : l’ouvrage cité s’intitule « L’amour des lettres et le désir de Dieu ». Ce titre a peut-être d’ailleurs donné à Benoît XVI l’idée générale de son discours à un tel auditoire. Ainsi, il les rejoignait de plain-pied dans un amour commun, parce que lui aussi, Josef Ratzinger, a depuis son enfance l’amour des lettres et de la culture. À partir de cette captatio benevolentiae sincère, il pouvait entreprendre de leur faire découvrir en eux-mêmes que l’amour des lettres (sous entendu et de la culture) était fondamentalement recherche de Dieu. Il montre comment l’amour de Dieu, pour les moines et par conséquent pour toute la culture occidentale qui s’ensuit, implique l’amour des lettres, parce que la recherche de Dieu ne va pas sans l’écoute de la Parole, qui ne va pas sans la lecture du Livre des Saintes Ecritures, qui ne va pas sans l’amour des lettres. Il explique ainsi que, si notre culture occidentale s’est développée aussi magnifiquement dans l’amour des lettres et de la culture, c’est grâce à la recherche de Dieu qui a poussé les moines à la lecture du Livre. De là il peut déduire que toute culture a pour racine, au-delà de l’amour des lettres, la recherche de Dieu.

Au fil de ses développements, le pape multiplie les signes de connivence à l’égard de son auditoire d’intellectuels : aux hommes de lettres, il parle de littérature ; aux sociologues et militants associatifs, de la communauté que nous formons ; aux plasticiens et physiologues, du corps et de la liberté du corps ; aux musiciens et mélomanes, de la musique. En effet, la Parole qui ouvre le chemin de la recherche de Dieu est elle-même un chemin qui donne naissance à une communauté, cette communauté de prière chante les psaumes, le chant est un engagement de tout le corps, et la musique est absolument nécessaire au chant. Le pape en profite pour remarquer que c’est de la liturgie de l’Eglise que va naître la grande musique occidentale. Il avait prévu d’ajouter une précision, figurant dans le texte remis à l’avance, mais qu’il n’a pas prononcée, peut-être pour éviter de choquer certains : Bernard de Clervaux appelle la cacophonie (le mauvais chant des moines), une “chute dans la région de la dissimilitude”, expression que Saint Augustin reprend à la tradition platonicienne pour signifier l’état de son âme quand il n’était pas encore converti. Cette “région de dissemblance” signifie que, quand on est loin de Dieu, on est loin de soi-même : on est proprement “aliéné”. En tout cas, nous voyons que saint Bernard prend la musique très au sérieux : mal chanter n’est pas seulement faire des dissonances, c’est tomber dans la région de dissemblance. Cette sévérité de Bernard, explique le pape, doit se comprendre en référence au sens de la liturgie de saint Benoît pour qui la règle de la prière est la parole du psaume (137/138,1) : « Je te chante en présence des anges. » Puis il développe cette méditation sur la musique et la prière monastiques de façon très instructive (et c’est à cet endroit qu’il renoue dans son discours avec le texte écrit d’avance) : « Ce n’était pas l’œuvre d’une “créativité” personnelle où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les “oreilles du cœur” les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, des formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit en même temps authentiquement digne de l’homme et qui proclame authentiquement cette dignité. »

C’est tout de même formidable ! Le pape s’adresse au monde de la culture à une époque où elle n’en finit pas de dépérir dans une recherche éperdue de l’expression de soi des artistes, dans cet “art contemporain” exténué et exténuant. Or, sans avoir l’air d’y toucher, Benoît XVI nous livre la clef d’intelligence de cette situation et, de surcroît, il nous indique une voie pour sortir de l’impasse mortifère de l’autoreprésentation : le retour à la source pure, évidente et infiniment compréhensible de la musique et du chant des moines, c’est-à-dire à leur sens de la création et de son harmonie, et de la participation de l’homme à cette harmonie.

Ce texte mériterait d’être analysé plus en détail. Mais je voulais surtout faire ressortir pour vous aujourd’hui ce point essentiel : le pape a réussi à parler à ces gens en leur disant ce que dit l’Église, sans compromission, avec autant de fermeté que de clarté. Il leur a fait part d’une conviction en contradiction totale avec les pseudo évidences du temps soutenues par toutes sortes de gens qui se pensent plus intelligents que l’Église. Il a réussi à accomplir cette communication d’une façon véritablement amicale, sans un grain d’hypocrisie, en prenant ces personnes par leur meilleur côté et en les menant pas à pas fraternellement.

Cette performance n’est certes pas transposable immédiatement dans nos situations pastorales, familiales ou professionnelles. Mais si le pape a pu l’accomplir à son niveau nous devons pouvoir la réaliser au nôtre. Car les grâces nécessaires seront données à chacun comme elles l’ont été au pape.

Recevons au moins cette leçon : il faut éviter de tomber dans les deux facilités où nous échouons si souvent. D’abord, la complaisance et le bavardage qui, sous prétexte de “rejoindre les gens où ils sont”, nous conduisent à abandonner les paroles claires, fortes et pures de la foi de l’Église ; ensuite, la prétendue pleine assurance en Dieu dont nous nous justifions pour nous contenter d’asséner des affirmations souvent blessantes, dans un langage peu compréhensible et de manière arrogante. Tout cela ne fait aucun bien. Ce sont des facilités qui nous égarent et ne ramènent personne à Dieu. Si nous n’avons pas la capacité de parler à l’intelligence de nos interlocuteurs avec amitié et douceur, de manière à les amener avec la force propre de la vérité à entendre ce qui est vraiment la foi de l’Église, abstenons-nous, et efforçons-nous d’acquérir cette capacité.

Pour progresser, justement, nous pouvons retenir deux indications principales dans le discours du pape. La première c’est qu’il ne faut jamais s’éloigner de la Parole de Dieu qui s’entend dans les Saintes Ecritures reçues dans la fidélité à l’Eglise. Il n’est pas d’autre chemin que celui-là. La deuxième c’est qu’il faut toujours s’adresser à la raison des hommes : nous avons en face de nous des êtres raisonnables dont l’intelligence doit être rejointe par la Parole. Ces personnes peuvent être plus ou moins cultivées, plus ou moins perturbées émotionnellement, par leur histoire, par des idéologies ou par des idées fausses, plus ou moins bien disposées en somme, mais c’est à nous de faire l’effort de les atteindre en vérité malgré tous les obstacles. Si nous n’en sommes pas capables, agissons en Église : allons chercher quelqu’un de plus compétent. Chacun n’est pas capable de tout. Que ce soit par Pierre ou par Paul, il faut que la Parole du Seigneur soit apportée miséricordieusement aux hommes par l’Église, puisée aux Saintes Écritures et offerte en dialogue amical à l’intelligence de nos interlocuteurs. Ainsi se communique Dieu qui s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu.