Dimanche 26 avril 2009 - Troisième dimanche de Pâques

C’est facile d’avoir bonne conscience quand on a mauvaise mémoire

Actes 3,13-15.17-19 - Psaume 4,2.7.9 - 1 Jean 2,1-5a- Luc 24,35-48
dimanche 26 avril 2009.
 

C’est facile d’avoir bonne conscience quand on a mauvaise mémoire. Autrement dit, je n’ai rien à me reprocher parce que je me suis empressé d’oublier.

En réalité, on se souvient des faits bruts, dans leur matérialité dure comme pierre. Mais on a noyé le paysage dans le brouillard tout autour.

Pourtant il arrive, longtemps après, à cause de ce qu’on a appris ou vécu, que la pierre du souvenir émerge à la conscience dans une clarté nouvelle, entraînant avec elle tout ce qui s’est passé devenu soudain terriblement distinct. Le regret monte alors au coeur, et le remords serre la gorge de celui qui se découvre coupable.

Cet événement douloureux est souvent un grand bienfait. La faute enfouie dans les ténèbres de l’âme ne cessait de distiller son venin secret. Sa venue au jour rend possible une guérison profonde.

Fort bien. Mais, si j’ai le bonheur qu’une fois ou deux cette découverte ait permis un soulagement pour moi et pour qui j’avais offensé, me prend alors une pensée angoissante : combien d’autres actes passés gardent en moi leur poison caché ? Et tous ceux de mes frères humains qui n’ont pas même un jour connu semblable délivrance ? Et les innombrables criminels de l’histoire morts impénitents ?

Mes amis, aucune prédication fulminante tendant à convaincre chacun de son péché ne peut suffire à frayer une voie de conversion pour l’homme dont la faute est trop lourde à porter. Même les tribunaux qui parviennent à confondre le prévenu et le condamnent ne peuvent ouvrir son âme au repentir sincère.

Qui donc donnera à notre monde le goût d’un salut dont il préfère penser qu’il n’a pas besoin ? Question rhétorique entre nous, bien sûr. Mais, pour connaître la réponse en principe, savons-nous vraiment la pratiquer ? Écoutons donc la leçon du morceau de poisson grillé.

Apparemment, ce souvenir avait la consistance la plus matérielle pour les Apôtres parmi les apparitions du Ressuscité. Mais, au-delà de sa fonction de « preuve tangible » de la résurrection, n’a-t-il pas pour effet de faire remonter à la mémoire des fidèles un épisode essentiel de « ce qui était écrit (du Seigneur) dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » ?

Quand donc, mes amis, des hommes ont-il donné à manger à Dieu en personne ? Je ne parle pas des sacrifices, pratique universelle qui consiste à faire brûler sur l’autel animaux ou offrandes végétales. À ma connaissance, la dernière fois c’était la visite à notre Père Abraham de trois hommes qui se révélèrent d’abord comme trois anges, et ensuite le Seigneur lui-même accompagné de ses deux envoyés pour l’affaire de Sodome et Gomorrhe. Alors s’engagea entre le Patriarche et le Tout-Puissant le fameux “marchandage”, la grande intercession en faveur des pécheurs au nom de quelques justes parmi eux.

Or, frères, cet essai annonçait la seule intercession qui devait réussir, celle du Juste en faveur de tous les hommes, car tous sont pécheurs, lui excepté. C’est pourquoi lui-même déclare aux Apôtres, comme vous l’avez entendu : « C’est bien ce qui était annoncé par les Écritures : les souffrances du Messie, sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés à toutes les nations. »

Seule l’annonce du pardon offert à tous par pure miséricorde de Dieu peut ouvrir nos cœurs à la reconnaissance de notre péché et donc à la guérison. En effet, nous n’avons plus peur de nous reconnaître coupables car « nous avons un défenseur devant le Père, Jésus Christ, le Juste », ainsi que le proclame la première lettre de saint Jean.

Oui, frères, là où une introspection individuelle et subjective ne pourra jamais briser notre résistance invincible à nous reconnaître coupables, l’annonce du dessein d’amour de Dieu de sauver les hommes, tous ceux de toute l’histoire, peut ouvrir nos cœurs à la conversion dont le monde a tant besoin.

Dieu sait à quel point nous agissons mal « dans l’ignorance, nous et nos chefs », comme le dit saint Pierre au peuple juif pour l’inviter à accueillir le pardon que lui offre celui qu’il a rejeté.

C’est pourquoi nous devons acquérir et entretenir cette “bonne mémoire” qui donne bien plus qu’une conscience bonne ou mauvaise : la mémoire vive de l’histoire du salut accomplie en Jésus Christ pour notre conversion, et pour celle des puissants et des nations. N’oubliez pas que notre plus haute confession de foi à la messe est “l’anamnèse”, cette acclamation après la consécration qui rappelle (qui fait monter à la mémoire et au présent) la mort du Seigneur, vivant au milieu de nous et nous donnant sa paix, car il est ressuscité.

Oui, dans la Bonne mémoire qui est la foi de l’Église, nous avons conscience de porter l’espérance du monde à cause de l’amour de Dieu.