Dimanche 3 mai 2009 - 4e dimanche de Pâques B

Mon bébé ne s’intéresse qu’à moi

Actes 4,8-12 - Psaume 117,1.4.8-9.22-23.28-29 - 1 Jean 3,1-2- Jean 10,11-18
dimanche 3 mai 2009.
 

"Mon bébé ne s’intéresse qu’à moi." Certains parmi vous auront peut-être reconnu la traduction littérale de « My baby just cares for me », titre d’une chanson de Nat King Cole. Par “bébé”, il faut entendre “chérie”, selon l’usage américain. La demoiselle ne s’intéresse donc pas aux chiffons, pas aux soirées dansantes, pas aux acteurs craquants, non, elle ne s’intéresse qu’à lui. C’est Nina Simone qui a popularisé le morceau, en l’adaptant bien sûr : le “bébé” est son chéri, il ne s’intéresse ni aux autos, ni aux fiestas, ni aux filles canons des magazines, non, il ne s’intéresse qu’à elle.

Le verbe “to care” mérite considération. Son origine est le mot latin “cura” (d’où vient aussi curé en français), dont il recueille toute la richesse sémantique. L’idée originelle est “la charge”, le fait d’être chargé de quelqu’un ou de quelque chose, puis le soin qu’on en prend, donc ensuite l’intérêt qu’on y porte et le souci que l’on en a. L’amant est préoccupé de l’aimé comme un parent de son bébé. Si l’amour est réciproque, chacun devient comme le bébé de l’autre.

Nous méditons aujourd’hui la figure du Christ “Bon Pasteur”. Le vrai berger prend soin de ses brebis de tout son cœur. Le mercenaire, non, parce que « les brebis ne lui appartiennent pas », avons-nous entendu. En fait, la tournure grecque est difficile à rendre : littéralement, elles ne sont pas “les siennes propres” (ta idia). Comme on peut parler de son propre enfant, ou de sa propre mère, de son propre père. Les parents comprennent en aimant leur bébé ce que signifie aimer l’autre “comme soi-même”.

Mais l’amour entre parents et enfants ne supprime pas la dissymétrie : le petit ne peut prendre du soin du grand comme le grand du petit. D’autre part, l’exclusivité n’est pas totale : les parents sont deux pour un enfant, et les enfants peuvent être nombreux pour un parent. L’usage américain de s’appeler mutuellement baby signale que toute relation amoureuse ultérieure s’enracine dans la première dont l’être fait l’expérience, celle entre le bébé qu’il fut d’abord et ses parents. Mais la relation conjugale accomplie l’emporte en grandeur et en perfection, puisqu’elle est tout à fait réciproque et exclusive.

Pour le Christ Bon Pasteur de nos âmes, nous devons nourrir une affection absolument préférentielle : chacun de nous est sa brebis, sa chérie, son “bébé” qui ne doit s’intéresser qu’à lui, au sens de la chanson, du moins. À côté de lui, mon intérêt pour le monde, pour la richesse, le pouvoir ou la gloire, pour tout être sous le ciel pâlit et s’estompe. Pourtant, non seulement cet amour radical ne supprime pas mon intérêt légitime pour le monde et pour les autres, mais il le fonde et le sublime. De plus, c’est justement dans cet intérêt supérieur pour les réalités créées que se réalisent la réciprocité et l’exclusivité de ma relation avec le Christ, ces qualités qui lui confèrent donc une grandeur et une perfection analogues à celles de la relation conjugale.

En effet, c’est en réponse à l’amour du Christ que je vais aimer le monde et mon prochain : c’est lui que j’aime en retour quand je prends soin et souci de tout ce qui m’est confié en cette vie. Comme il a donné sa vie pour moi, je donne ma vie pour eux, et c’est encore lui que j’aime en eux pour qui aussi il a donné sa vie. Le ministère du prêtre est la situation première où se réalise cette relation d’amour exclusive et réciproque du fidèle avec le Christ : lui qui est le vrai berger de mon âme me donne d’être pasteur de ses brebis comme de lui-même.

Mais cette vocation particulière, le sacerdoce ministériel, doit fonder le sacerdoce royal, la vocation chrétienne en général, qui est en soi plus grande et plus parfaite : nous aimer les uns les autres comme le Christ nous a aimés, c’est-à-dire en donnant notre vie les uns pour les autres. Ce don de sa vie ne passe pas nécessairement par la crucifixion sanglante, mais il ne se réalise pas sans renoncement à soi.

N’ayons pas peur d’avancer sur ce chemin où tout peut nous arriver, car le Bon Berger n’a pas fui devant le loup, il ne nous a pas abandonnés : quoi qu’il nous arrive, il nous gardera du mal et nous rendra la vie. Enfants de Dieu, rendons-lui grâce, car l’Amour de notre vie prend juste soin de nous.