Jeudi 21 mai 2009 - L’Ascension du Seigneur

Ne vous emballez pas, en fait je joue à l’aveuglette

Actes 1,1-11 - Psaume 46,2-3.6-9 - Éphésiens 4,1-13 - Marc 16,15-20
jeudi 21 mai 2009.
 

« Ne vous emballez pas, en fait je joue à l’aveuglette. » Ainsi s’adressait un joueur d’échecs qui venait de remporter son premier grand tournoi aux journalistes impatients de découvrir le champion. S’exprimant en anglais, forcément, il avait dit : « Everybody can relax, I’m just a patzer. » “Patzer”, aux échecs, qualifie un joueur qui ne sait pas bien ce qu’il fait. En réalité, à un niveau ou à un autre, ils sont tous patzer.

Le débutant qui ne connaît que les règles est nécessairement un patzer : il joue ses coups sans bien savoir où cela va le mener. Avec l’expérience, il acquiert une “culture échiquéenne”, mémorisant de plus en plus de séquences analysées à fond, de sorte qu’il pourra s’engager dans des phases de la partie en sachant précisément que répondre à chaque coup possible de son adversaire. Mais une réplique inattendue ou bien la tentation d’une nouveauté peu préparée le ramènent à un état d’incertitude plus ou moins prononcé. Cela arrive même aux plus forts, sinon ce ne serait plus du jeu.

« Le monde est un jeu de Go dont les règles ont été inutilement compliquées », disait un poète chinois, vantant ce sport cérébral qui surpasse les échecs en simplicité des principes comme en immensité des développements. Dans la vie aussi, il y a des règles de base que les parents s’évertuent à inculquer aux enfants. Elles sont nécessaires, mais pas suffisantes. Il faut beaucoup de science et d’expérience pour arriver à maîtriser un peu les diverses situations de l’existence. Le sage n’agit pas à l’aveuglette, selon sa première impulsion. Il prévoit les conséquences de ses actes et de quelle manière il pourra en assumer la responsabilité en fonction de ce qui arrivera. Pourtant, quelles que soient l’étendue et la profondeur de sa sagesse, il ne saurait éviter de se trouver à l’occasion plongé dans l’obscurité du monde et de ses possibles.

A fortiori, les gens ordinaires sont exposés fréquemment aux incertitudes de l’existence. Qu’ils soient puissants ou sans-grade, ils se rendent bien compte qu’ils avancent souvent à l’aveuglette. Ils attribuent les circonstances favorables ou défavorables de leur vie au hasard, à la chance ou au destin, ils se tournent vers le ciel, ils consultent leur horoscope et sollicitent voyants ou voyantes pour tenter de déchiffrer leur avenir. Ils essaient de soulever un coin du voile qui leur cache le supposé grand Joueur de l’histoire universelle pour qui la partie n’a pas de secret et qui pourrait fort bien la mener à leur avantage ou à leurs dépens. Les chrétiens demeurent des hommes comme les autres, avec les mêmes angoisses et les mêmes incertitudes, mais ils ne se livrent pas à la superstition comme ceux qui n’ont pas d’espérance. Ils savent qu’il y a au ciel, non pas un grand Joueur, mais un Père tout-puissant qui connaît l’Histoire jusqu’à son dénouement. Alors pourquoi le mal, demandent les hommes ? Parce que le Seigneur a un faible, si je puis dire, un faible pour nous. Parce qu’il nous aime, il veut nous sauver du péché et non nous détruire avec lui. Il veut sauver notre liberté en la mettant à l’œuvre avec la sienne, dans le respect des conditions de notre humanité. Jésus lui-même, à la veille de sa passion, a connu les affres de l’obscurité et la tentation de “jouer un coup” à l’aveuglette. Mais il n’a pas cherché à déchiffrer son destin, il a plutôt prié passionnément le Père de lui montrer le chemin de sa volonté.

Nous avons les mêmes règles de base de la vie en commun, mais en plus nous en connaissons le chiffre : l’amour à quoi se résume toute la morale, l’amour tel que nous l’a démontré le Christ. Il ne s’agit pas de prendre la vie selon ce qu’on désire, mais de donner sa vie pour les autres à la suite de Jésus. Ainsi précisé, l’impératif de l’amour ne saurait plus être banalisé ! Nous sommes astreints aux mêmes exigences de la sagesse par l’acquisition d’une expérience intelligente qui développe nos capacités d’action juste et responsable. Mais nous disposons d’une expérience nouvelle et plus grande : celle de la vie dans l’Esprit Saint dont le lieu organisé, le corps du Christ pourvu de toutes les fonctions nécessaires « pour que les tâches du ministère soient accomplies », est l’Église. Enfin, nous ne sommes pas soustraits au régime de l’incertitude angoissante de l’homme qui ne maîtrise pas son destin, mais la paix nous est donnée dans l’humilité et la prière où le fidèle se remet en toute confiance à la volonté du Père.

Oui, frères, l’humilité du Christ dépasse la belle modestie de ce joueur d’échecs qui malgré sa supériorité et la victoire se reconnaissait très limité dans sa capacité à diriger en toute lucidité le cours de la partie. Forts de Jésus qui est assis à la droite de Dieu et travaille avec nous jusqu’à la fin du monde, nous confessons notre faiblesse devant le Très-Haut et nous comptons sur l’Esprit Saint qu’il donne à ceux qui croient en son Fils, pour qu’ils soient ses témoins jusqu’aux extrémités de la terre.

Confiance, frères, dans la foi nous n’allons pas notre chemin à l’aveuglette, car le Christ est notre lumière au milieu des ténèbres du monde.