Université de quartier

Le coup de la pomme

Réflexion sur Genèse 2-3
2003.
 

On distingue très bien les hommes des femmes dans une assemblée. C’est étonnant. Quand je regarde un groupe de chats, par exemple, je suis bien incapable de dire s’il y a des mâles ou des femelles. Et pourtant, les chats sont tout nus, eux, quoi que poilus.

C’est que l’homme cultive la différence sexuelle : il ne se contente pas d’admettre les particularités physiologiques, il les met en valeur, les redouble et les souligne par une quantité de signes et de signaux perpétuellement renouvelés.

Par exemple, savez-vous si c’est une fille ou un garçon que j’ai baptisé dimanche ? Je vous montre le sac de dragées et aussitôt vous le savez !

C’est étonnant, d’autant plus que, du temps de mes vingt ans, les idéologues les plus en vogue nous promettaient la disparition à court terme d’une telle culture, profondément liée à un âge dépassé de la domination de l’homme par l’homme, surtout la femme, selon eux.

Pourquoi sommes-nous donc si obstinément intéressés par cet aspect de notre humanité ? Parce que la vie en est plus drôle ? Même si l’on parle volontiers de bagatelle et de gaudriole, la chose n’est, hélas, pas toujours plaisante, loin de là. Elle est souvent sombre ou dramatique, vécue sous le signe de l’obsession ou de la frustration, virant parfois à un tragique où la tyrannie le dispute au sordide. À telles enseignes que l’on a pu y voir une fatalité ou une malédiction. Telle est en tout cas nettement la position mythologique universelle, illustrée par la version grecque de la création de l’espèce humaine, selon laquelle la femme a été infligée à l’homme par Zeus pour l’accabler et le neutraliser.

Pourtant, malgré cela, nous restons portés à considérer le fait qu’il y ait des hommes et des femmes comme la plus belle chose du monde et la plus intéressante, voire celle sans laquelle aucune autre n’aurait le moindre intérêt.

Quelle que soit l’opinion personnelle de chacun en l’espèce, il reste que nous pouvons nous demander pourquoi tel est le sort de l’humanité et si cela peut changer ou si, du moins, il y a moyen de vivre cette condition sexuée plutôt bien que mal, mieux plutôt que moins bien.

Je vous propose, ce soir, de poser la question à la Bible.

Tout le monde a entendu parler de l’histoire d’Adam et Ève et de la pomme. Bien entendu, il ne s’agit pas du tout d’un pommier dans le texte biblique. La méprise vient de ce que le mot latin pomum, qui signifie fruit ou arbre fruitier en général, va donner pomme et pommier en français. En tout cas, le nom de "pomme d’Adam" donné à la proéminence, chez l’homme, du cartilage thyroïde dit bien que nous avons gardé l’affaire en question en travers du gosier. Le coup de la pomme aurait été un sale coup pour l’homme. Et pour la femme, alors ? Il s’agit en tout cas sûrement d’une sombre histoire pour tous. Pour essayer d’y voir plus clair, imaginons le dialogue d’un enquêteur (E) et du chœur (C) de l’opinion commune.

E : Quels sont les faits ?

C : Ils sont bien connus : la femme a pris du fruit défendu et en a donné à l’homme, c’est pourquoi tous deux ont été punis.

E : En somme, c’est crime et châtiment, un thème bien classique. Mais qui a défendu et puni ?

C : C’est Dieu, pardi ! C’est lui qui a tout fait : l’homme, la femme, l’arbre défendu et tout le reste. Il a mis l’arbre défendu au milieu et il a attendu de voir si l’homme désobéirait. Évidemment, ils ont désobéi. Alors il les a punis.

E : Cette fois, l’affaire est claire : votre Dieu est un pervers qui joue à tourmenter l’homme.

C : Non, non, pas du tout, surtout pas ! En fait, si l’homme était libre, il fallait qu’il puisse désobéir. D’ailleurs, peut-être que la transgression était nécessaire pour qu’il devienne un homme digne de ce nom. En particulier, sans cela il ne pouvait accéder à la connaissance, je crois...

E : Mais alors, si c’était nécessaire, pourquoi Dieu les a-t-il punis ?

C : Non, non, en fait il ne faut pas croire le texte quand il dit que Dieu a puni.

E : Et comment savez-vous quand il faut croire le texte et quand il ne faut pas ?

L’affaire est ténébreuse, mais vous n’êtes pas clairs non plus ! Voyons, à votre avis, de quel arbre ont-ils mangé ?

C : Mais, de l’arbre interdit, bien sûr.

E : Bon. Mais, cet arbre interdit, comment s’appelait-il et où était-il ?

C : C’était l’arbre de la connaissance, et il était au milieu du Jardin.

E : Non. J’ai le dossier et il est formel : l’arbre au milieu du Jardin était l’arbre de vie, et cet arbre n’était pas interdit. Je vois que l’avez complètement oublié, celui-là ! En fait, vous avez retenu la parole de la femme, qui dit en effet que l’arbre au milieu du Jardin est interdit. Mais vous n’avez pas retenu la parole de Dieu qui avait dit à Adam de ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ou, plus littéralement, de l’expérience du bon et du mauvais parce que, s’il le faisait, il mourrait sûrement. Vous êtes comme la femme : fascinés par l’interdit mortel au point de ne plus voir que lui et de ne plus savoir où vous êtes.

À partir du moment où l’on aperçoit l’oubli de l’arbre de vie comme la clef du récit, tout s’éclaire et devient lumineux.

L’arbre de vie, dans le langage mythologique, est celui dont se nourrissent les dieux, c’est pourquoi ils sont immortels, c’est-à-dire précisément dieux et non hommes. Donc, symboliquement, l’arbre de vie au milieu de Jardin offert à Adam signifie que Dieu lui propose de devenir Dieu comme lui. Comment, alors, se fait-il qu’on dise tout le contraire, à savoir que le péché pour l’homme serait justement de vouloir être comme Dieu ? Quand on dit cela, on reprend tout simplement le discours du serpent, c’est-à-dire celui du Tentateur. Remarquez que le même serpent suggère à la femme de manger, non pas de l’arbre de vie, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, contre lequel Dieu a mis Adam en garde. Que signifie cet arbre si dangereux qu’il conduit à la mort ?

Certains ne retiennent que le mot "connaissance", oubliant la suite, et prétendent que la transgression était nécessaire pour accéder au savoir et à la conscience. Ils peuvent bien invoquer à l’appui de leur thèse tout ce qu’ils veulent en fait de psychanalyse ou de sociologie, il reste que cette thèse est incompatible avec le texte biblique. En effet, avant même qu’Ève fut tirée de lui, Adam avait donné leur nom à tous les vivants du Jardin. Or, pour la pensée antique, la faculté de nommer est emblématique de la science et du savoir, de la sagesse et de l’intelligence, et elle le reste d’ailleurs largement pour nous. En somme, Adam était déjà établit sur la création comme être dominateur par la raison et la connaissance, à l’image de Dieu son créateur. Il n’avait certes aucun besoin de la connaissance du bonheur... et du malheur !

Voilà, en effet, tout ce qu’introduit de nouveau dans la vie d’Adam et Ève leur malheureuse transgression : du malheur. Mais, direz-vous, comment savons-nous que leur vie était heureuse avant ? Tout simplement parce que le mot hébreu "Eden", pris ici comme nom de lieu, signifie aussi la jouissance (notamment sexuelle), le plaisir et les délices. Ainsi, le Jardin ("gan" en hébreu, traduit en grec par la LXX "paradeisos", du persan "paradaiza") en Eden signifie-t-il véritablement un "paradis", au sens que ce mot a pris pour nous.

Évidemment, en désobéissant à Dieu, l’homme et la femme n’ont rien gagné. Ils y auraient même tout perdu si Dieu ne les en avait préservés, en vue, bien sûr, d’une future complète restauration. C’est pourquoi, non seulement le bonheur ne disparaît pas de l’horizon de l’homme entré en défiance vis-à-vis de Dieu, mais il reste même premier : fils de la terre, nous considérons toujours, au fond de nous-mêmes, que le bonheur est normal et notre malheur une anomalie. Nous pensons qu’il serait normal que nous soyons heureux.

La racine du drame est l’oubli de la parole de Dieu : dans sa réponse au serpent, Ève fait erreur sur ce que Dieu a dit. Notez ici qu’on ne peut rien en conclure sur la culpabilité plutôt de la femme que de l’homme puisque, au moment où Dieu formule sa mise en garde, Ève n’est encore pas sortie d’Adam. L’homme n’aurait-il pas mal transmis le message à sa femme ? Le plus sage est sans doute de supposer que la responsabilité est ici tout simplement partagée.

D’ailleurs, qui donc est ce fameux serpent ? Il est, dit le texte habituel de nos traductions, une créature du Jardin, "le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits". Pour des raisons évidentes d’interprétation préalable, on traduit ici par "rusé" le mot hébreu arum qui signifie simplement d’abord "intelligent, avisé, habile". Au demeurant, le même mot signifie "nu", et c’est la traduction que l’on choisit pour le verset immédiatement précédent : "L’homme et la femme étaient nus sans se faire mutuellement honte." Quant à ce qu’on traduit par "se faire honte", c’est, littéralement en hébreu, "se faire pâlir". Or, ce sont la peur ou l’envie qui font pâlir plutôt que la honte, qui fait plutôt rougir. Ajoutons que le serpent, dans le langage mythologique, signifie le pouvoir et le savoir, ce qui explique la forme du sceptre royal des pharaons. L’origine de ce symbolisme est probablement que, pour la pensée magique, ce qui a le pouvoir de donner la mort a aussi celui de donner la vie : le serpent, redoutable par son venin, est devenu l’emblème des médecins qui, d’ailleurs, savaient utiliser les poisons comme remèdes. Or, le pouvoir de vie et de mort, avant que d’être royal, est proprement divin.

En somme, le serpent, symbole phallique, signifie le pouvoir et le savoir divins, de vie et de mort, de bonheur et de malheur. Et c’est l’homme, le mâle, qui porte ce signe.

Que nous dit ce texte ? Il ne traite pas de métaphysique du bien et du mal : au début, le mal est déjà dans le jardin, dans l’arbre de la connaissance du bien et du mal, comme un accident contagieux autour duquel Dieu établit une barrière protectrice pour l’homme. Nous ne savons pas comment il est venu là, nous constatons seulement qu’il y est. De même, nous voyons bien que le serpent est contaminé, puisqu’il pousse la femme à transgresser l’interdit divin. Mais nous ne savons pas comment cette créature, que Dieu a nécessairement faite bonne, a été atteinte par le mal "dans l’intervalle". Ce texte nous dit plutôt ce qu’est le syndrome progressif du mal, fait d’oubli de la parole de Dieu, puis de rejet et de révolte, avec ses conséquences de peur, d’envie et de haine, de violence destructrice, de guerre, de souffrance et de mort.

Examinons, en effet, les conséquences de la transgression. Il est prédit au serpent une hostilité entre sa semence, ou descendance (masculin en hébreu) et celle de la femme : elle te viseras la tête et toi tu lui viseras le talon. Il y a là une description saisissante de la guerre des sexes, c’est-à-dire des stratégies réciproques de l’homme et de la femme pour tenter de se rendre maître de l’autre. Si, d’un côté, le serpent est le symbole phallique, représentant la domination du pouvoir et du savoir, de l’autre le "talon" (la courbe) est un euphémisme pour le sexe de la femme, et pour son corps tout entier considéré sous le rapport du sexe. En somme, la femme vise en l’homme le pouvoir, la "tête", et l’homme vise en la femme le sexe. La guerre commence vraiment lorsque cette visée se fait déterminée : quand la femme veut s’annexer l’homme, le domestiquer en lui "tournant la tête" de manière à pouvoir le mener par le bout du nez, c’est-à-dire lui faire faire absolument tout ce qu’elle veut, tandis que l’homme veut consommer la femme, la posséder de façon totale et définitive. L’extrême de cette guerre est d’un côté la réduction de l’homme à l’état de zombie et, de l’autre, le viol et le meurtre de la femme. Dans tous les cas, celui qui parvient à ses fins réussit seulement à détruire et nier cela même qu’il désirait en l’autre. Ce résultat catastrophique et contradictoire, comme une fatalité infernale, est le prolongement et l’écho de celui de la transgression de l’interdit divin : en voulant prendre de force contre Dieu ce que Dieu lui offrait en fait volontiers, à savoir de devenir comme lui, l’homme l’a précisément perdu.

Grâce à Dieu, nous l’avons vu, tout n’est pourtant pas perdu de l’heureuse situation d’origine. Certes, dès lors que l’homme est tombé sous la domination du mauvais, l’ennemi de Dieu et des hommes, il est voué à connaître aussi le malheur, et donc mieux vaut pour lui ne pas échapper à la mort qui met fin à cette vie marquée par la corruption du péché. C’est pourquoi Dieu lui interdit, désormais, le chemin du jardin où trône l’arbre de vie. Mais cette mesure est, dès le commencement, conservatoire en vue de la venue du Christ, sauveur, lui qui est le véritable arbre de vie : celui qui en mange ne mourra jamais.

Dans l’attente du salut, par la grâce prévenante de Dieu, l’homme n’a pas oublié tout à fait le bonheur de la vie et celui qui en est la source : il garde au cœur la recherche de son créateur et le goût du bien, c’est-à-dire de l’amour. En particulier, il ne cesse de poursuivre le bonheur de s’aimer, homme et femme, lorsque chacun est ce qui peut absolument combler l’autre de joie, et que chacun s’y emploie de tout son être, sans restriction ni calcul, et que le plus grand bonheur de chacun est de rendre l’autre heureux.

La dégradation et la perversion de cette situation advient lorsque chacun se met à craindre et jalouser le pouvoir qu’a l’autre sur lui. Tel est le sens profond de l’expression : ils virent qu’ils étaient nus. Avant la transgression, l’homme et la femme étaient "nus sans se faire pâlir", c’est-à-dire qu’ils étaient à la fois puissants (autre sens de arum) et vulnérables (sens figuré de la nudité) sans que chacun n’inspire à l’autre de la peur ou de l’envie, parce qu’il n’y avait entre eux que confiance. C’est la rupture de cette même confiance entre Dieu et eux de leur côté qui se répercute dans leur relation mutuelle. De même que l’homme se met à craindre et à envier le pouvoir créateur de Dieu, au lieu de l’accueillir en toute confiance puisqu’il est toute bienveillance, de même l’homme et la femme se mettent à craindre et envier chacun le pouvoir de l’autre sur lui, précisément en rapport avec la procréation, le pouvoir de donner la vie. C’est ce pouvoir qui donne toute son importance réelle et symbolique à l’acte sexuel, et l’on ne cesse de désirer l’exercer, d’une part pour vérifier qu’on possède bien le sien, le pouvoir de son propre sexe, et d’autre part pour tenter de capter et d’acquérir, en quelque sorte, celui de l’autre. On voit bien que ce désir est, de soi, insatiable. Il ne peut bien se réaliser que dans l’alliance conjugale où, sur une parole échangée, chacun accepte d’être tout entier pour l’autre, librement, exclusivement et pour la vie.

La différence sexuelle est l’inscription dans notre humanité de son origine divine et de sa vocation à être "épousée par Dieu" et ainsi divinisée. La perturbation du bonheur qu’il y a à être homme et femme et à s’aimer mutuellement comme tels est le signe et la conséquence du péché qui est entré dans le monde, entraînant avec lui la mort. La réussite de l’amour conjugal est un signe par excellence du salut, c’est pourquoi le mariage des baptisés, sanctifié comme tel, est un sacrement de la nouvelle et éternelle Alliance en Jésus-Christ.


Le coup de la pomme
Réflexion sur Genèse 2-3