Dimanche 24 mai 2009 - Septième dimanche de Pâques

« Moi je dis que les bonbons valent mieux que les leçons », chante celui qui refuse le devoir de mémoire.

Actes 1,15-17.20a.20c-26 - Psaume 102,1-2.11-12.19.22 - 1 Jean 4,11-16 - Jean17,11b-19
dimanche 24 mai 2009.
 

« Moi je dis que les bonbons valent mieux que les leçons », chante celui qui refuse le devoir de mémoire. Certains candidats aux élections européennes ne s’intéressent qu’à la prospérité économique qu’ils veulent préserver pour leur propre nation avec un égoïsme farouche. Ils oublient que cette abondance n’est venue que comme un bienfait de plus sur le chemin d’une réconciliation historique entre la France et l’Allemagne, dont l’hostilité héréditaire a valu au monde les pires des guerres. Ils voudraient se gaver de bonbons en se passant de leçons.

Dans la Rome antique, la punition capitale d’un coupable célèbre, empereur ou grande vestale, n’était pas seulement la mort : on effaçait aussi son nom de toutes les inscriptions officielles afin d’éliminer son souvenir. C’était la “damnatio memoriae”, la damnation de la mémoire.

En ce sens, Judas n’est pas damné dans l’évangile. Son nom y apparaît encore aujourd’hui, ainsi que dans les Actes des Apôtres, sans doute plus que nous ne voudrions. « Il avait sa part de notre ministère », dit Pierre. “Le ministère” apostolique est au singulier. Matthias va hériter de la part de Judas, mais il n’occupera pas sa place, comme le dit expressément le texte dans un passage omis par le découpage liturgique : juste avant le Psaume 108, « Que sa charge passe à un autre », Pierre cite le 68, « Que son domaine devienne un désert et que personne n’y habite ». D’ailleurs, la phrase « aucun ne s’est perdu sauf celui qui va à sa perte » ne signifie pas non plus que Judas soit damné au sens ordinaire du terme : le “fils de perdition” dont il est littéralement question, c’est le Mauvais dont nous devons être gardés, le diable qui est “entré en Judas”, mais dont Judas n’est pas l’incarnation, lui pour qui aussi Jésus a donné sa vie. Car il a souffert et il est mort pour les pécheurs, ne l’oublions pas

Depuis les débuts, la tentation s’est fait jour dans l’Église d’oublier la passion et la croix de Jésus pour jouir plus à loisir de la libération qu’il nous a ainsi obtenue. La modernité occidentale peut s’interpréter tout entière comme une telle hérésie. Mais la leçon de Pâques vaut pour toutes les générations jusqu’au retour de celui qui est monté aux cieux : si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons ; si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons. Pas autrement.

L’eau de notre baptême nous a merveilleusement lavés du péché : enfants ou adultes, nous n’avons pas eu à confesser nos fautes ni à nous en repentir. Toute l’exigence de cette grâce absolue était que nous accueillions aussi la lumière qui démasque en nous les œuvres du Mauvais, afin d’y renoncer et d’en être gardés. Mais si nous ne retournons pas à l’Église pour recevoir le pardon des péchés que nous continuons à commettre, nous oublions cette grâce initiale et nous la trahissons. Alors nous “empêchons l’Esprit”, nous fermons la porte qui s’était ouverte pour nous.

« Seule ta grâce peut nous préparer à recevoir tes grâces », dit l’Église dans une oraison. C’est pourquoi, au moment de recevoir l’Esprit promis, Pierre fait mémoire du péché de “l’un des Douze” afin que s’accomplisse la prière de Jésus : « Consacre-les dans la vérité ». Reconnaître et porter la responsabilité du péché de ceux dont nous étions et demeurons solidaires est la condition de possibilité de l’accueil des trésors de grâce que le Seigneur veut répandre en nous. Le don de l’Esprit de vérité qui agit en l’Église pénitente la prépare à recevoir en langues de feu l’Esprit de Pentecôte, pour que s’accomplisse le glorieux ministère apostolique de l’annonce du salut jusqu’aux extrémités de la terre. C’est un seul et même Esprit qui est ainsi donné de diverses manières à ceux qui croient et proclament que Jésus est le Fils de Dieu.

Au contraire, “protéger l’institution” en cachant ses fautes sous un silence de fer ne peut que préparer un écroulement complet dans lequel se révélera l’infernale corruption qui se répandait à l’intérieur. Ainsi nous avons vu naguère en Europe un mur de la honte tomber et s’effondrer sur la pourriture qu’il couvrait de son ombre.

Laissons-nous donc consacrer et sanctifier par la parole de Dieu qui est vérité, même si cela nous vaut les larmes amères du repentir pour nos actes indignes du nom de chrétiens. L’unité dans la reconnaissance que nous sommes pécheurs et l’accueil de notre pardon par pure grâce du sacrifice de notre Seigneur Jésus Christ, cette unité-là est divine, rien ne prévaudra sur elle.

Si nous vivons de la leçon de la croix dans la charité fraternelle, nous goûtons aux délices de l’amour de Dieu dès maintenant, malgré épreuves et trahisons, et nous verrons le bonheur sans ombre au jour où le Seigneur viendra.