Dimanche 23 août 2009 - 21e dimanche de l’année B

La chair, parlons-en ! Qu’est-elle de plus que le songe d’une nuit d’été ?

Josué 24,1-2a.15-17.18b - Psaume 33,2-3.16-17.20-23 - Éphésiens 5,21-32 - Jean 6,60-69
dimanche 23 août 2009.
 

« Parlons-en ! » : drôle de façon d’exprimer que ce qui laisse les autres bouche bée ne nous paraît pas si épatant. Par exemple : « Les vacances, parlons-en, il a plu tout le temps ! » Bien sûr, pour moi ce n’est qu’un exemple, parce que je pourrais difficilement prétendre qu’il n’a pas fait beau là où j’étais. Mais tout le monde n’a pas eu cette chance, il paraît.

On dit que les Bretons n’ont pas été gâtés cette année. Chez les Grands Bretons, en tout cas, le soleil ne passe pas pour régner sans partage. Pourtant, la belle saison devait être assez généreuse en Angleterre au temps de Shakespeare pour qu’il appelle « Le songe d’une nuit d’été » (du moins est-ce ainsi qu’on traduit le titre en français) la pièce qu’il consacre au thème des illusions de l’amour.

L’attrait de la chair, en effet, n’est-il pas folie et envoûtement de l’esprit ? Sitôt le charme rompu, l’objet adoré n’inspire plus qu’ennui et dégoût. Le grand auteur élisabéthain était pétri de culture biblique. Nul doute que l’ait inspiré ce verset du Psaume 72 (73) au sujet des impies étrangement prospères : « À ton réveil, Seigneur, tu chasses leur image, comme un songe au sortir du sommeil. »

À force de désillusions, ou de peur d’en connaître, de soi-disant sages choisissent de se faire les contempteurs du corps et de la matière plus résolument que les hédonistes n’en recherchent les jouissances. Cette attitude se radicalise dans la posture des parangons de morale qui pourchassent ce qu’ils jugent des désordres de conduite avec une violence qui va jusqu’au terrorisme.

Entre l’idolâtrie de la chair et le nihilisme qui ne la respecte pas, n’y a-t-il place que pour la médiocrité d’un goût de vivre vulgaire et dépourvu de toute passion ? L’homme est-il condamné à osciller entre ces trois positions au gré des saisons de la vie et des rencontres que l’existence offre ou refuse comme au petit bonheur la chance ? La voie chrétienne est notamment cela : une estime de la chair sûre et profonde, parce que motivée par l’amour de Dieu pour elle et la vocation sainte qu’il lui donne. L’espérance de divinisation pour la chair que nous inspire la foi surpasse infiniment la courte imagination des idolâtres ; et le pouvoir de l’esprit sur la chair que confère la charité du Christ donnant sa vie pour ses amis est bien plus radical et décisif que le mépris et la haine des nihilistes.

C’est pourquoi saint Paul nous parle aujourd’hui du mariage comme d’un mystère merveilleux « en pensant au Christ et à l’Église ». Le mariage est la voie typique de la réalisation humaine de l’amour divin de la chair : les époux se donnent de tout leur corps l’un à l’autre dans toutes les circonstances ordinaires de la vie, pour le bonheur de l’un et de l’autre ; et ce commerce charnel réalise et construit une relation qui ne cesse de s’enrichir et de s’approfondir. Tous n’ont pas vocation au mariage, mais tous sont appelés à vivre une charité active et concrète qui cherche le bien de l’autre de toutes les manières, à commencer par celles qu’exige le soin de nos corps fragiles et toujours nécessiteux.

Dieu ne s’est pas engagé d’une autre manière avec les hommes. Quand Josué demande aux tribus si elles veulent servir le Seigneur ou d’autres dieux, elles se récrient au nom des bienfaits très concrets reçus de lui au cours de l’histoire de l’Alliance. Le Seigneur s’est engagé avec Israël comme un époux fidèle avec la femme de son coeur, il l’a aimé « comme son propre corps », il l’a nourri et en a pris soin en « donnant sa vie pour elle ».

Jésus, le Verbe fait chair par amour, lui dont les paroles sont esprit et vie, est en personne la clef de cette union paradoxale entre « la chair qui ne peut rien et l’Esprit qui donne la vie ». Simon-Pierre l’a compris, quand il dit : « Tu as les paroles de la vie éternelle. »

Sans l’amour de Dieu qui veut donner la vie à nos pauvres corps mortels, toute notre joie ne serait que le songe d’une nuit d’été, et nos espoirs comme la folie d’un mirage dissipé sitôt que le charme est rompu. Mais parce que Jésus est le Saint de Dieu, parce que cette parole est vraie, nous croyons et nous savons que le Seigneur ressuscitera notre chair au jour des noces de l’Agneau.