Dimanche 4 octobre 2009 - Vingt-septième dimanche B

Ce qui m’attire, c’est le corps de l’autre et je veux le saisir

Genèse 2,18-24 - Psaume 127,1-6 - Hébreux 2,9-11 - Marc 10,2-16
dimanche 4 octobre 2009.
 

Ce qui m’attire, c’est le corps de l’autre et je veux le saisir. Mais si je parviens à faire un seul corps avec l’autre, son corps n’est plus un autre... que le mien, et l’attirance s’éteint.

C’est bien le problème. Il est dans les textes aujourd’hui. Mais la traduction liturgique l’efface en faisant disparaître trois fois le mot “chair” : dans la première lecture d’abord, l’hébreu “basar”, puis dans l’évangile le grec “sarx”, deux fois. Nous entendons donc que l’homme et la femme « ne feront qu’un » au lieu de « seront une seule chair ». Or, que les époux fassent une seule chair ne les empêche pas de rester deux, comme d’ailleurs Dieu est Un en trois personnes. Le problème est qu’on peut se demander s’il y a de la place pour deux personnes en un seul corps : ne vont elles pas s’y étouffer l’une l’autre ?

Amnon, fils de David, était malade de désir pour la belle Tamar, sa demi-sœur, nous dit le deuxième livre de Samuel. Par ruse et par force il la viola et, aussitôt, la détesta. Pour cela, Absalom, frère de Tamar, le tua. Il est dangereux de s’unir de corps quand l’esprit n’y est pas prêt, mortellement.

La malédiction du désir qui s’autodétruit en atteignant son but, telle que je l’ai résumée en commençant, semble une aporie, une impasse logique. Mais, justement, une solution logique s’y dessine : si je renonce à moi-même en m’unissant à l’autre, l’autre ne cesse pas d’être un autre que moi-même.

En devenant adulte, l’être humain découvre en son corps l’épanouissement de son merveilleux pouvoir de donner la vie. Mais ce pouvoir ne se vérifie et ne s’éprouve que dans l’union des corps pour la procréation. Le désir de l’autre risque de se doubler d’une volonté de puissance où l’autre est convoité pour être possédé, où l’on veut jouir du pouvoir de lui faire ce qu’on veut. Ce mouvement égoïste, égocentrique, qui vient pervertir l’élan de l’amour et le retourner en véritable haine de l’autre est une séquelle du péché qui est entré dans le monde par la jalousie du démon. Où est la guérison radicale de ce poison de l’amour, sinon dans le renoncement à soi-même dont nous a montré l’exemple le Christ venu nous sauver du péché et de la mort ?

Le mariage en soi, comme réalité de droit naturel, est déjà un tel chemin de guérison, car toute alliance réussie suppose un véritable renoncement de la part de chaque conjoint qui se donne tout entier en esprit de gratuité. C’est ainsi seulement que le mariage fait le bonheur de ceux qui le vivent, par l’accomplissement de l’attrait de l’homme et de la femme purifié de tout égoïsme.

À plus forte raison les fidèles baptisés dans la mort du Seigneur doivent suivre cette voie qui, non sans souffrances, nous conduit à la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Lui qui était dans la condition de Dieu n’a pas revendiqué comme une proie le rang qui l’égalait à Dieu, il s’est anéanti. Ne devons-nous pas, nous-mêmes, renoncer à revendiquer la possession et la jouissance de cette puissance de procréation quasi divine qui est conférée par grâce aux hommes ?

De même que le Fils, égal au Père, s’est tenu dans l’humilité de celui qui reçoit tout de lui, de même devons-nous devenir semblables par l’humilité et la dépendance en esprit à l’enfant dont le corps immature ne dispose pas encore de la puissance de procréation, que nous en disposions ou non. C’est ainsi que nous sommes jugés dignes d’entrer dans le Royaume des cieux, par pure grâce, par la puissance de l’Esprit Saint. Certes, ce renoncement est un passage par la mort à soi-même, mais c’est ainsi que se réalise d’avance la résurrection de notre chair.

En effet, le projet de Dieu est que nous soyons tous, et pas seulement les conjoints, unis en un seul corps. C’est ce que nous demandons au Père dans la troisième Prière Eucharistique : « Quand nous serons nourris de son corps et de son sang, et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ. »

La guérison et le couronnement de l’amour charnel sont dans le Fils de Dieu qui a pris chair de la Vierge Marie par amour pour nous, lui qui, ressuscité, a élevé en son corps notre humanité en Dieu pour toujours, lui qui viendra dans la gloire avec tous les saints au jour joyeux des Noces de l’Agneau.