Dimanche 11 octobre 2009 - Vingt-huitième dimanche B

La bonne affaire ! La trop bonne affaire.

Sagesse 7,7-11 - Psaume 89,12-17 - Hébreux 4,12-13 - Marc 10,17-30
dimanche 11 octobre 2009.
 

Pour être riche, il faut faire de bonnes affaires. Ou être héritier. L’homme de l’évangile d’aujourd’hui est riche, et il veut l’héritage. Il est vrai qu’il s’agit de l’héritage de la vie éternelle.

C’est une vieille affaire que celle qui consiste à miser sur l’observation de toutes sortes d’interdits en cette vie pour espérer une vie meilleure dans l’au-delà. Mais la gêne est certaine en l’existence réelle tandis que la récompense reste hypothétique. Pascal a beau nous expliquer que l’espérance de gain est infinie tandis que la mise est finie, les sceptiques ont beau jeu de douter de la validité d’une démonstration mathématique en la matière. Le candidat ordinaire à l’immortalité bienheureuse aimerait de meilleures garanties.

C’est pourquoi notre homme, comme beaucoup d’autres, cherche un maître de sagesse qui saurait le rassurer sur ses chances, quitte à lui imposer des conditions supplémentaires. Il jette son dévolu sur Jésus, ce qui dénote un bon jugement. Sa façon d’accourir et de se mettre à genoux indique une confiance totale qu’il ne saurait mieux placer. Mais voilà que cela ne se passe pas bien. En fait, cela se passe même plus mal qu’on ne croit.

Vous avez entendu : « Mais lui, à ces mots, s’assombrit et s’en alla tout triste. » Rien de tragique à première vue : passé la première hésitation, ne reviendra-t-il pas pour accepter la proposition du Seigneur ? En réalité, le verbe grec traduit par “s’assombrir”, stugnazô, vient de la racine “stug” qui signifie l’horreur et la haine. Quant à l’expression « à ces mots », elle est littéralement : « sur la parole ». En somme, l’homme est passé de la confiance absolue en celui qui est la Parole, le Verbe et la Sagesse, à l’horreur et la haine contre lui.

Le contexte recommande cette interprétation de bien des manières. Jésus, nous est-il dit au début, « se mettait en route » : il va vers Jérusalem où il sera jugé injustement par les chefs du peuple et livré par eux à la crucifixion. D’ailleurs, immédiatement après notre épisode se situe la troisième annonce de la Passion, la plus détaillée et la plus horrible. Ensuite, le premier précepte que Jésus cite est l’interdit du meurtre, à la place de l’obligation d’honorer père et mère qu’il rejette à la fin. De plus, sa réaction brutale au mot « bon » employé par l’homme dénonce d’avance le motif de sa condamnation prochaine, l’usurpation d’une identité divine. Enfin, l’assombrissement de l’homme évoque celui de Caïn, incapable de supporter que le sacrifice de son cadet Abel soit agréé plutôt que le sien, c’est pourquoi il le tuera.

La jalousie, voilà le motif de la chute de notre homme devant l’obstacle. Le problème essentiel n’est pas de renoncer à ses biens matériels, même si c’est une difficulté. Jésus ne promet-il pas à Pierre une récompense au centuple dès cette vie pour ceux qui auront abandonné quoi que ce soit pour le suivre ? C’est vraiment une trop bonne affaire qu’il nous propose : il veut nous donner tout pour rien. Simplement nous devons sans cesse remettre tout à son Père, comme il nous en donne l’exemple, pour recevoir tout de lui. Et accepter que cette offre soit faite à tous avec la même générosité, quelle que soit la situation où ils se trouvent à ce moment.

Il s’agit donc de renoncer à tous ses biens acquis, du moins à se les approprier comme un avantage sur autrui. Pour l’homme, comme pour tous les Juifs pieux et justes, ces biens sont, plus que l’or, le pouvoir, la richesse ou la beauté, les paroles de Dieu qui leur ont été confiées ; c’est ce que dit le Livre de la Sagesse que nous avons entendu. Oui, il faut renoncer à ses privilèges, à sa distinction pour entrer dans le Royaume comme un pauvre de tout qui attend tout de Dieu, et accepter que tous puissent recevoir tout pour rien, voilà l’Évangile, la Parole plus coupante qu’une épée à deux tranchants dont l’étincellement fait soudain horreur à l’homme, au point qu’il tombe aussitôt dans une haine mortelle contre elle.

Cet avertissement est pour nous aujourd’hui. Écoutons-le au moment d’enter dans la liturgie eucharistique, dont le mouvement est précisément de nous remettre tout entiers et tous ensemble en offrande au Père de Jésus Christ avec lui, afin de nous recevoir en lui dans la lumière de sa résurrection. On admire parfois notre folie, à nous qui consacrons notre vie à l’Évangile à la suite du Seigneur, parce que nous renonçons à tout. Mais la parole de Jésus ne s’accomplit-elle pas pour nous ? Quant à moi, je ne manque de rien et ne pense pas avoir fait une mauvaise affaire en remettant mes intérêts entre ses mains !

Non, assurément, la seule vraie folie est là : dans la croix du Fils de Dieu qui s’est anéanti et abaissé jusqu’à la mort des malfaiteurs. Tout ce qui nous est demandé (et offert !) est la sagesse de croire à cette folie d’amour, à ce trop grand amour de Dieu pour nous, et d’en être comblés de toutes les manières en recevant grâce sur grâce. Voilà l’affaire du siècle, l’affaire de tous les siècles que nous aurions tort de manquer, le bonheur aujourd’hui et dans l’éternité de la vie.