Dimanche 1er novembre 2009 - La Toussaint

"Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts"

Apocalypse 7,2-4.9-14 - Psaume 23,1-6 - 1 Jean 3,1-3 - Matthieu 5,1-12a
dimanche 1er novembre 2009.
 

"Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts" : fière devise, bien dans la manière de Nietzsche. Devise de virus, il me semble, ou bien de défenses immunitaires. D’un côté, les agents pathogènes, quand on s’attaque à eux sans parvenir à les éliminer, en sortent plus virulents. De l’autre, un organisme vigoureux qui surmonte une maladie par ses propres moyens en devient encore plus capable de maintenir sa bonne santé contre toutes sortes d’agressions du milieu.

Mais Nietzsche ne pensait sans doute pas d’abord à la médecine et à la biologie. D’ailleurs, en fait de virus, ont repris sa devise plutôt des groupes révolutionnaires ou terroristes, et des fanatiques décidés à conquérir le monde par la violence. D’un autre côté, on peut observer que les sociétés démocratiques saines, en surmontant les crises de régime, apprennent à mieux encore organiser le fonctionnement de la démocratie en leur sein.

Ne pourrions-nous donc pas retenir cette devise pour nous-mêmes, pour l’Église et pour les chrétiens ? En effet, d’un côté nous avons pour projet essentiellement de répandre de par le monde la contagion heureuse de la foi. De l’autre, nous devons prendre tous les moyens qui nous sont offerts pour devenir plus fort contre le mal. Pourtant, c’est une autre devise que nous venons d’entendre dans l’évangile : « Heureux les pauvres de cœur ». Or, nous le savons bien, la pauvreté, la douceur, la faim, le deuil, les calomnies et les persécutions peuvent conduire à la mort ceux qui en souffrent. Pourtant, ne faut-il pas en conclure que même ce qui menace de tuer le corps peut rendre l’âme plus vivante ?

La vie de l’âme, en effet, c’est le désir. Mais il y a désir et désir : le désir de riche ne vaut pas le désir de pauvre. Le désir de riche s’affaiblit d’être satisfait. Vous le savez, nous pouvons nous consumer d’envie pour un vêtement, une voiture ou une pâtisserie. Mais une fois l’objet possédé, il perd de son charme. Autant l’aspiration fut ardente, autant la possession semble banale. De là cette course sans fin du riche qui convoite toujours plus, plus grand, plus cher, comme le drogué doit doubler la dose pour garder la même sensation. Le désir de pauvre, au contraire, se creuse en étant comblé. L’exemple, vous le connaissez : c’est l’amour ; d’ailleurs, c’est ainsi qu’il se reconnaît et se distingue de ce qui n’en a que le nom. L’amour transforme même les désirs de riche en désirs de pauvre, pour qui reçoit tout comme un cadeau, à l’exemple du petit enfant dont le regard boit celui de sa mère qui le nourrit.

La multitude des saints que nous fêtons aujourd’hui nous en donne le merveilleux exemple. Ils sont prodigieusement divers, c’est cela aussi qui fait leur charme. Voyez le saint curé d’Ars que nous avons installé au seuil du chœur : il est immédiatement reconnaissable, de la pointe des godillots jusqu’au sommet de la calvitie. Il ne ressemble en sa mise à aucun autre. Nombreuses sont les figures remarquables et originales qui peuplent notre église et bien d’autres, jusqu’à la toute sainte, la bienheureuse Vierge Marie aux privilèges incomparables. Au fond, ils n’ont qu’une chose en commun : ce qui leur manque !

Car la sainteté de tous les saints n’est autre que le désir de Dieu, cet amour pour lui qui aspire à le rejoindre avec une ardeur croissante à mesure qu’ils sont comblés de ses grâces. Le Fils de Dieu lui-même réalise ce paradoxe de façon parfaite, lui qui a dit à ses Apôtres : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous ». Lui qui demeure éternellement uni au Père dans l’Esprit a aspiré avec ardeur à passer de ce monde à lui et à retrouver la gloire qu’il avait au commencement auprès de lui.

Chers amis, en fêtant tous les saints nous ne pouvons pas ne pas voiler notre joie de la tristesse du péché dans la conscience de nos fautes et manquements, du chemin qu’il nous reste à parcourir. Pourtant il y a bien en nous quelque désir authentique de Dieu, sinon nous ne serions pas là ! Laissons donc Dieu lui-même, et tous les saints avec lui, nous consoler aujourd’hui en attestant à notre esprit que nous sommes nous aussi déjà un peu saints, non de nos mérites mais du désir de Dieu qui suscite le nôtre et vient à sa rencontre, pour que notre joie soit parfaite.

Oui, courage ! Que les difficultés de la vie ne nous abattent pas, mais qu’elles attisent en nous l’attente du bonheur promis. Que notre désir de la sainteté se creuse en étant comblé, qu’il devienne plus fort et plus assuré de sa satisfaction, puisque le Christ s’est laissé tuer pour nos péchés et que Dieu l’a ressuscité plus fort que la mort pour notre vie éternelle auprès de lui, avec tous les saints dans la gloire du ciel.