Dimanche 8 novembre 2009 - Trente-deuxième dimanche B

« Là où il n’y a rien, le diable perd ses droits »

1 Rois 17,10-16 - Psaume 145,5-10 - Hébreux 9,24-28 - Marc 12,38-44
dimanche 8 novembre 2009.
 

« Là où il n’y a rien, le diable perd ses droits » : cet adage est souvent servi, à défaut de numéraire, aux créanciers d’une personne devenue totalement insolvable. Quand il n’y a plus rien à saisir, ni à présent ni dans l’avenir, peu importe le montant que l’on serait fondé à recouvrer, on obtiendra zéro.

D’habiles escrocs peuvent bien sûr profiter de cette possibilité pour emprunter et ne pas rendre, en disparaissant au bon moment. Mais en général le drame est pire pour le débiteur que pour ceux qui perdent leur créance. L’histoire ne dit pas si la veuve de Sarepta avait des dettes, mais, de toute façon, la situation ne pouvait pas être plus grave pour d’éventuels prêteurs que pour elle et son fils.

Aussi tragique, si l’on prend au sérieux ce qu’en dit Jésus, est la situation de la veuve de l’évangile : comme celle de Sarepta, elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre. Mais, pour elle, rien n’annonce un miracle de la jarre ou de la cruche : elle disparaît du texte comme on s’attend logiquement à la voir s’effacer du monde des vivants, puisqu’elle n’a plus rien pour vivre !

En fait, ce n’est pas si simple. Jésus, dans son commentaire, dépasse d’avance l’idée de tout donner en énonçant que la veuve a « pris sur son indigence ». Le mot un peu recherché de la traduction voile la vraie difficulté du texte, qui dit littéralement qu’elle « a pris de son manque ». Déjà, quand il n’y a rien, personne ne peut prendre quelque chose, c’est pourquoi même le diable - ou le roi - y perd ses droits. Mais si en plus il y a un manque, comment voulez-vous en tirer quoi que ce soit ? Si l’on pouvait payer avec ses dettes, ça se saurait.

La clef de l’énigme, nous pouvons la trouver le trait de l’évangile de ce jour, tiré des Béatitudes, ce texte qui résonne encore à nos oreilles, puisque dimanche dernier était le 1er novembre, la Toussaint : « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux ». La vie du coeur, c’est le désir, et le désir est un manque. Or, certains désirs se creusent en étant comblés, les amoureux heureux le savent bien. Donner de son manque, une idée platement impossible dans les réalités matérielles, devient lumineuse appliqué aux affaires du cœur. Il en va ainsi du désir de Dieu, le plus haut amour qui puisse enflammer le cœur de l’homme, et qui n’est autre que la sainteté, puisque c’est l’Esprit Saint en nous qui gémit vers Dieu. Voilà ce que tous les saints ont en commun dans leur immense diversité : ce Dieu qui leur manque et qui les comble, lui qui seul est saint, et qui les a marqués pour toujours de l’empreinte de son amour. En jetant tout son manque en Dieu, la veuve de l’évangile réalisait en sa personne la béatitude des pauvres de cœur dont Jésus est le modèle.

Le rapprochement qui s’esquisse ainsi entre la veuve et Jésus est essentiel dans notre passage. Dans le Temple en face du trésor, Jésus n’est pas venu en promenade, mais au terme de son chemin vers Jérusalem, à la veille de sa passion. Lui qui a tout donné au service de son Père et de la révélation de son salut est sur le point d’accomplir le don suprême sur la croix où il s’offrira « réduit à rien », comme dit le psaume 141. Mais sur ce rien que le Fils de l’homme sera devenu, supplicié par les pécheurs, le diable n’aura aucune prise, et il y perdra tous ses droits sur l’homme. Voilà la révélation de l’amour, dont la veuve de Sarepta et celle de l’évangile sont des annonces prophétiques, par opposition aux scribes qui ne cherchent qu’à tirer avantage de leur position au lieu de se donner tout entiers à leur mission.

Mes amis, il ne nous est pas demandé de prouver que nous aimons Dieu en faisant étalage de nos offrandes à ses yeux, mais seulement de croire à cet amour révélé par la croix du Christ où il a « détruit le péché par son sacrifice » comme dit la lettre aux Hébreux. Oui, il a pris sur lui la dette de nos péchés, il l’a effacée par son anéantissement. Si nous offrons à Dieu notre manque de lui, notre désir de le connaître, notre aspiration à la sainteté que lui seul peut donner, si nous nous présentons comme rien devant lui dans le Christ, alors nous donnons plus que tout avec lui, et nous recevons la Vie que rien ne pourra nous enlever.