Dimanche 15 novembre 2009 - Trente-troisième dimanche B

Un arbre qui pousse fait moins de bruit qu’une forêt qui tombe

Daniel 12,1-3 - Psaume 15,5.8-10.1b.11 - Hébreux 10,11-14.18 - Marc 13,24-32
dimanche 15 novembre 2009.
 

"Un arbre qui pousse fait moins de bruit qu’une forêt qui tombe" : vous avez reconnu le fameux proverbe africain, mais pas tout à fait, n’est-ce pas ? L’original dit : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. » Ainsi, par exemple, une dispute qui tourne mal remplit davantage les colonnes des journaux et les ondes des radios que mille différends qui furent réglés sans drame le même jour. Nombreux sont nos contemporains dont tout l’emploi consiste à faire du bruit médiatique, quitte à amplifier démesurément un craquement de brindille quand ils n’ont rien de consistant à se mettre sous la dent.

Alors pourquoi ai-je ainsi modifié l’adage ? Parce que dans l’évangile d’aujourd’hui il n’y a qu’un arbre qui pousse. En revanche, il est question de l’ébranlement de toutes les puissances célestes. Déjà, nous portons notre attention vers un seul arbre qui tombe plutôt que sur la forêt qui pousse ; à plus forte raison nous ne retenons de ce passage que les catastrophes annoncées, oubliant aisément le pauvre petit figuier qui pousse ses bourgeons quand vient l’été.

À quoi cette situation nous fera-t-elle penser ? À notre Église, peut-être. Partout dans nos provinces des curés meurent ou s’en vont sans être remplacés. Des églises, des presbytères, des séminaires ferment, des paroisses se vident, des communautés s’évaporent. Notre diocèse de Paris résiste mieux dans ce paysage de forêt décimée, tant mieux ! Mais il n’est pas épargné : inutile de se bercer d’illusions à ce propos, ouvrons plutôt les yeux sur la réalité, et donc aussi sur le figuier qui pousse.

Le Seigneur nous dit en effet, vous l’avez entendu dans le trait de l’évangile : « Veillez et priez en tout temps ». Veiller, c’est ouvrir les yeux sur les événements et discerner le sens que Dieu leur donne. Tout le début de notre évangile nous renvoie à la Pâque du Seigneur pour y trouver ce sens. Les signes cosmiques annoncés ici se produiront à la mort du Christ. Lui-même, auparavant, prédira la venue du Fils de l’homme en gloire devant le conseil assemblé pour le perdre. Les anges envoyés aux quatre vents pour rassembler les élus préfigurent les Apôtres mandatés pour faire de toutes les nations des disciples. Dans le “rassemblement depuis les extrémités de la terre jusqu’au sommet du ciel” se profile l’Ascension, l’envoi des disciples jusqu’au bout du monde tandis que le Christ monte au plus haut des cieux pour nous y préparer une place.

Ainsi, “en tout temps” désigne essentiellement le temps de la passion et celui de la résurrection : le temps terrible des épreuves, des persécutions et des catastrophes, et l’heureux temps des pousses nouvelles, des accomplissements paisibles et des promesses du printemps éternel.

Vous l’avez entendu dans la lettre aux Hébreux : le Christ a offert son sacrifice une fois pour toutes. L’Eucharistie rend présent ce sacrifice unique. Au cours de la messe nous disons sans cesse et tour à tour « Seigneur prends pitié ! » et « Dieu nous te louons, nous te glorifions, nous te rendons grâce ». Si maintenant nous prions ainsi, c’est afin de prier de même en tout temps. Avons-nous peur ? Prions le Christ qui eut peur à la veille de sa passion. Avons-nous honte ? Prions le Seigneur qui eut honte, dépouillé, battu, accusé, condamné et supplicié. Sans doute a-t-il eu honte pour nous plutôt que pour lui-même : prions-le à plus forte raison, puisque c’était pour nous ! Nous souffrons : prions le crucifié ! Nous péchons ? Prions celui qui est mort pour nos péchés ! Nous connaissons le succès et le bonheur ? Prions le Ressuscité, qu’à lui soit rendue toute gloire et qu’il nous garde de l’orgueil, en toute humilité dans l’action de grâce.

Lui seul est le grand prêtre éternel. Mais Dieu fait de nous, par la puissance de l ‘Esprit Saint, le corps de son Christ, un “sacerdoce royal”, comme dit saint Pierre dans sa première lettre. Cet Esprit donné en abondance à ceux qui croient au Fils venu en notre chair est la sève divine qui fait pousser au milieu du monde le figuier de la Parole qui sauve. Si nous ne remplissons pas notre office sacerdotal, à la messe et dans toute notre existence, comment ce monde ira-t-il à la rencontre du Fils de l’homme venant dans sa gloire ? Car il viendra. Alors il n’y aura plus de détresse, plus de bruit ni de fureur à travers le monde où l’on brise et brûle mille arbres verts à cause de la haine et de l’envie du Mauvais. Il sera vaincu définitivement. Il n’y aura plus que le Fils de l’homme, l’Arbre de vie, le figuier maudit et desséché puis ressuscité pour porter le fruit d’éternité qui nous est offert à la table de l’Eucharistie.