Vendredi 20 novembre 2009 - Enterrement du Père Dominique Li

Était-il jeune ou vieux ?

Apocalypse 14,13 - Psaume 22 - Luc 2,22-32 (Syméon)
vendredi 20 novembre 2009.
 

Était-il jeune ou vieux ? Vous devinez au sujet de qui je pose la question ? Syméon, bien sûr. Nous pensons tous à lui comme à un vieillard. Mais l’évangile ne mentionne rien de tel : aucune indication ne nous est donnée sur l’âge de ce juste “qui attendait la consolation d’Israël”. Qui sait si ce n’était pas un jeune homme ? Je me rappelle avoir entendu, à mon arrivée à la paroisse, cette remarque piège d’un jeune vicaire qui aimait bien déstabiliser ses interlocuteurs.

En tout cas, ce n’est pas le Père Li qui se serait laissé ébranler : des jeunes vicaires, il en avait vu beaucoup depuis près d’un demi-siècle à Notre-Dame de Clignancourt, et il en aurait fallu plus pour l’émouvoir. C’était physiquement un roc, et spirituellement une constitution des plus robustes, né et baptisé dans un village de martyrs. Où ? À Tien-Tsin, en Chine, c’est sûr. Quand ? C’est une autre affaire. Officiellement, disait-il, officiellement le 1er février 1916. “Officiellement” voulait dire beaucoup pour cet homme de culture confucéenne qui avait le sens de l’ordre et savait compter avec précision. Le Père Li donnait toujours des chiffres précis, même quand ils étaient approximatifs.

Il savait compter, mais se dévouait sans compter. Il accomplissait avec énergie et diligence les tâches les plus diverses, des plus hautes aux plus humbles. Il se rendait toujours disponible pour tous les services, entre autres les enterrements.

Un jour, comme le Père Li en célébrait un ici même, le Père Jo de Mijolla, nouveau venu dans le quartier, entra dans l’église au moment de l’homélie. Il fut saisi par ce spectacle extraordinaire : l’assemblée était suspendue aux lèvres du prédicateur, alors que, manifestement, personne ne comprenait rien à ce qu’il disait. Mais tous sentaient très bien que ce que cet homme s’employait à leur dire était extrêmement important !

Le Père Li prêtait souvent à rire, mais jamais, au grand jamais, à se moquer. Il inspirait en tout le plus grand respect. C’était un homme magnifique, un prêtre admirable, et nous sommes nombreux à pouvoir témoigner des grâces dispensées par son inlassable ministère de miséricorde. Même quand on ne comprenait pas ce qu’il disait, il y avait lieu de rester suspendu à ses lèvres, comme le peuple lorsque Jésus prêchait dans le Temple, ainsi que nous le rapporte l’évangile de la férie d’aujourd’hui.

Cet ouvrier dans la vigne du Seigneur a voulu travailler jusqu’au bout. Vers la fin, tandis que nous envisagions son entrée en maison de retraite, il disait : « La vie : sans travailler, pas de sens ! » Et nous pensions à la parole du Christ : « Mon Père jusqu’à maintenant est toujours à l’œuvre, et moi aussi je suis à l’œuvre. » Jésus est allé jusqu’à l’extrême de sa kénose et de son abaissement, il nous a aimés jusqu’au bout. Le Père Li, à la suite de son Seigneur, a voulu donner jusqu’à la dernière goutte de sa vie au service de ses frères qui sont dans le monde, et il a connu le déclin. À chaque fois qu’il devait se rendre à l’évidence de ne plus pouvoir assurer tel ou tel service habituel, il disait : « Les forces : plus comme avant ! » Curieusement, il me le signifiait comme une protestation, et même un reproche, adressé non sans une certaine sévérité. Le Père Li était un homme de caractère.

Mais sa bonté n’était jamais en défaut. Il avait du caractère sans avoir mauvais caractère, ce qui prouve que c’est possible, quoi qu’on en pense souvent. Sans doute y faut-il du surnaturel ; mais il y en avait chez le Père Li, à n’en pas douter ! Oui, certes, la grâce de Dieu était à l’œuvre en ce prêtre, elle le remplissait de joie et se répandait autour de lui. En sorte que les uns et les autres faisaient volontiers parfois ce qu’ils redoutaient de lui, par exemple de répéter ou de déchiffrer les chants qu’il avait composés. C’est ainsi qu’un autre jeune vicaire impertinent revenait de l’église en disant : « J’ai vu les otages du Père Li. »

À chaque pallier de son déclin, il surmontait l’amertume du renoncement pour trouver un nouvel équilibre. Et nous pensions : « Tu renouvelles, comme l’aigle, ta jeunesse. » Oui, cet homme très vieux était jeune à nouveau. D’ailleurs, il a gardé jusqu’au bout des signes de cette fraîcheur inaltérable : sa voix étonnante de force et de justesse, sa vivacité d’esprit, son incroyable présence à tout ce qui se faisait et se disait autour de lui. Et son sourire aux mille nuances, la finesse de son expression qui disait parfaitement en toute occasion son humeur à qui savait la déchiffrer.

Nous n’avons pas l’habitude de nous étendre sur la vie du défunt, nous autres prêtres blanchis sous le harnais, mais quand je parle du Père Li, il me semble parler de l’Évangile.

Comme le voyant de l’Apocalypse, Dominique, il me semble entendre la voix du ciel qui te dit : « Heureux désormais les morts qui s’endorment dans le Seigneur. Oui, dit l’Esprit, qu’ils se reposent de leurs peines, car leurs actes les suivent. »

Oui, cher Dominique et vénérable Père Li, tu étais si vieux qu’on te croyait éternel, mais aujourd’hui ta jeunesse est extrême. Tu es ce « petit enfant de Dieu » que tu te disais volontiers toi-même, et tu t’es endormi comme un petit enfant tout contre sa mère, sur le sein de la Vierge Marie que tu as tant aimée et qui t’a porté jusqu’au bout dans l’amour de Dieu.