Dimanche 27 décembre 2009 - La Sainte Famille - Année C

Vous ne savez pas ce que c’est qu’un enfant

Samuel 1,20-22.24-28 - Psaume 83,3-6.9-10 - 1 Jean 3,1-2.21-24 - Luc 2,41-52
dimanche 27 décembre 2009.
 

Mon filleul Grégoire était tout petit. La famille voulait le laisser gagner aux jeux de société en “trichant à l’envers”. Je n’étais pas d’accord. Alors sa grand-mère m’a dit : « On dirait que tu ne sais pas ce qu’est un enfant. » Ce souvenir me revient d’un temps maintenant lointain. Je ne suis pas sûr d’avoir changé d’avis sur le point précis, mais, quant à la généralité de la réflexion, la vie m’a beaucoup appris depuis.

L’éducation est un art délicat menacé de tous côtés. Nous pouvons nous extasier devant d’apparentes performances géniales de nos petits qui sont la simple imitation de nos comportements d’adultes, et laisser passer de vilaines choses sous prétexte “qu’ils ne peuvent pas comprendre”. Alors nous les gâtons en les idolâtrant, et nous manquons à les élever comme ils le méritent. Il convient plutôt de discerner ce en quoi ils sont vraiment admirables - car ils le sont : tout être humain est un prodige, le Psalmiste l’atteste - et de reprendre leurs manquements avec indulgence, car leur petitesse est vraiment une excuse.

Voyez Jésus lui-même : l’évangile nous dit qu’il « grandissait en sagesse, en taille et en grâce sous le regard de Dieu et des hommes. » Il a donc dû faire des progrès ! Il a tout pris en effet de notre humanité sauf le péché. Par conséquent, il partageait toutes les faiblesses des petits, et même, je pense, quelques défauts. Les membres de la Sainte Famille en avaient sans doute, sinon comment auraient-ils pu observer le commandement de Dieu en se supportant avec patience les uns les autres ? Comment seraient-il sinon pour nous un modèle de charité ?

Cette vision vertigineuse pourrait nous entraîner à écouter les sirènes d’une certaine exégèse qui prétend trouver la solution à nos perplexités en voyant en Jésus le fils génétique de Joseph : la virginité de Marie serait une “image” et la divinité de son fils une sorte d’adoption particulière. Ceux qui, en “démythologisant » ainsi les évangiles, se pensent plus intelligents que le magistère de l’Église catholique ne le sont pas. On ne peut “croire” les textes là où cela nous arrange et les prendre de haut quand ils nous incommodent.

Au contraire, la considération sidérante de l’abaissement d’un Dieu qui se soumet tout à fait et pour de bon, “pour de vrai”, à notre condition humaine nous instruit profondément au chapitre de la façon dont nous devons nous traiter les uns les autres. Prenons un exemple. Quand Jésus priait, il le faisait comme nous avec des mots qu’il avait appris de ses parents, selon des formules reçues de la tradition religieuse de son peuple. Il priait, lui aussi, pour son papa, pour sa maman, et pour d’autres selon les circonstances et les événements. Comme nous, il disposait de capacités limitées et ne pouvait donc prolonger sa prière également pour chaque intention.

Ne prétendons donc pas surpasser le Fils de Dieu en oraison. Appliquons-nous comme lui à prier ainsi que nous l’avons appris, sans pouvoir donner tout le temps et toute l’attention que nous voudrions à tous les justes sujets de supplication ou d’action de grâce qui nous viendraient à l’esprit ou nous seraient confiés. Faisons pour le mieux avec intelligence et courage, et sachons dire humblement au Père tout puissant, pour terminer, que nous lui confions aussi le reste.

Si nous ne supportons pas les faiblesses et les défauts des autres, c’est que nous n’admettons pas les nôtres. Quelle folie, quand on y pense ! Pourtant, la seule considération de la réalité ne suffit pas à nous persuader de nous y rendre. Les résistances du péché en nous, orgueil, égoïsme, avidité et vanité, nous maintiennent dans des prétentions pour nous-mêmes et des exigences à l’égard d’autrui qui sont tout sauf raisonnables. Il a fallu qu’un Dieu s’abaisse jusqu’à nous pour nous montrer le chemin d’une sagesse fondée dans l’humilité sans laquelle il nous était impossible de nous aimer les uns les autres avec l’intelligence que notre humanité commande.

Nous rêvions d’un surhomme maître de lui-même comme de l’univers, et ce rêve pernicieux inspiré par le mauvais nous maintenait dans l’inimitié pour nous-mêmes. Nous ne savions plus ce qu’est un enfant des hommes. Mais le Fils de Dieu, en se faisant l’enfant de cette femme aimée du Très Haut, nous l’a rappelé. Bien plus, il nous a donné l’Esprit afin que nous puissions vivre et découvrir dans notre chair ce qu’est un enfant de Dieu.