Dimanche 10 janvier 2010 - Baptême du Seigneur - Année C

La grippe A fait-elle partie de notre identité nationale ?

Isaïe 40,1-5.9-11 - Psaume 103,1-4.24.25.27-30 - Tite 2,11-14 et 3,4-7 - Luc 3,15-16.21-22
dimanche 10 janvier 2010.
 

Drôle de question, n’est-ce pas ? Mais il me semble que l’affaire de la grippe, où nous avons collectionné les records de précautions et de polémiques, est un révélateur de l’ambiance qui règne en notre pays. Les citoyens y font directement face à un Etat supposé subvenir constamment aux besoins élémentaires de tous.

Cette situation résulte de la Révolution qui a voulu instituer dans la République à la fois les droits absolus de chacun et une solidarité universelle sans faille. Mais elle a cru bon, au nom de l’égalité et de la liberté, de supprimer les “corps intermédiaires”, les corporations et groupements en tout genre qui, plus ou moins autonomes, faisaient écran à l’hégémonie de l’Etat. En outre, selon l’idéologie révolutionnaire, il fallait que toute souffrance accuse : les oppresseurs, les profiteurs, les “social traîtres”, les coupables en somme du malheur des hommes qui devaient bien exister et qu’on ne manquerait pas de démasquer pour les châtier. Toute souffrance, donc, devait se tourner en révolte et alimenter un combat que le peuple saurait sûrement mener jusqu’à la victoire finale.

La France s’est ainsi découvert une vocation de Messie des peuples, chargée de porter aux extrémités de la terre les lumières de la raison triomphant de l’oppression. Elle l’a fait, d’abord en Europe par le fer et le feu au prix de grandes hécatombes, puis en exportant ses idées qui furent reprises, développées et mises en œuvre sur les cinq continents de toutes les manières sanglantes que l’on sait.

L’origine des belles idées du respect absolu dû à chaque être humain et de la solidarité universelle fondamentale de l’humanité se trouve aisément dans la source jaillie en la personne de Jésus Christ. Mais, outre l’oubli de la personne elle-même du Sauveur, l’abandon de deux autres aspects essentiels de la révélation explique que cette hérésie (de hairéô, “prendre, saisir”, en grec - il s’agit de prendre ce qu’on veut et de refuser le reste) du christianisme aboutisse aux résultats les plus contraires à ses meilleures intentions.

Aujourd’hui, en cette année C, nous entendons l’évangile du baptême du Seigneur selon saint Luc. Comme Marc, Luc nous rapporte que la voix venue du ciel s’adresse directement à Jésus : « Tu es mon Fils ! » Mais il est seul à faire suivre cet exorde des mots qui en font décidément une citation du Psaume 2 (verset 7) : « Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré », plutôt que de : « En toi j’ai mis tout mon amour ». Du coup, nous nous rappelons l’affirmation divine du verset précédent : « Moi, j’ai sacré mon roi sur Sion, ma sainte montagne », et l’injonction du suivant : « Demande, et je te donne en héritage les nations ». La voix (vox en latin) venue du ciel l’appelle (vocare) à sa mission de Roi Messie : c’est la vocation de Jésus. Que cet appel retentisse tandis que le ciel s’ouvre après son baptême par Jean signifie que le Messie accomplira sa vocation par sa mort et sa résurrection. À la fois roi d’Israël, Serviteur souffrant et héritier de la terre tout entière, Jésus réalisera en sa personne l’intégralité des promesses consignées dans les Écritures.

Bien sûr, nous trouvons dans cet épisode la révélation de la valeur infinie de tout être humain : le Christ Jésus, d’abord, mais ensuite tout enfant des hommes pour lequel, lui, le Fils de Dieu, il a donné sa vie. De plus, le texte grec suggère finement que, si apparemment Jésus a été baptisé au milieu de tout le peuple, en fait et plus profondément c’est tout le peuple qui doit être baptisé en Jésus : dans sa mort et sa résurrection pour y trouver la vie éternelle. Ainsi sont portées de la plus belle des manières l’affirmation et la visée de la solidarité universelle de l’humanité.

Mais il ne faut pas oublier que Jésus, le Juif, réalisera sa vocation de Messie universel, de sauveur de tous les peuples païens, en accomplissant celle de Roi Messie d’Israël. Ainsi se trouve fondé, en somme, le principe des corps intermédiaires. Quant aux souffrances du Christ, elles n’accusent personne, elles supportent tout le monde. Tel est le chemin de Dieu pour le salut des hommes, celui qui nous est offert dans le baptême chrétien et que nous devons suivre dans toute notre vie.

Si nous ne sommes pas capables de nous supporter et de nous entraider en famille, dans chaque quartier, dans la ville, la région, le pays que nous habitons, nos belles déclarations humanitaires nous rendent ridicules aux yeux des peuples qui souffrent et à qui nous prétendons faire la leçon. Celui qui veut annoncer à l’univers la bonne nouvelle de la liberté et de l’égalité, qu’il commence par apprendre la solidarité avec ses proches. Ce bon sens doit en tout cas être celui de ceux qui portent le nom de chrétiens : qu’ils croient l’Église en actes et en vérité assez pour la rendre crédible aux yeux de ceux de l’extérieur !

La lumière dont le monde a besoin est celle du Seigneur qui nous a montré comment vaincre le virus du péché par l’amour : telle est l’identité de l’Église, pour l’instruction et le salut de tous les peuples du monde et de tout enfant des hommes.