Dimanche 28 février 2010 - Deuxième dimanche de Carême - Année C

La Cité Radieuse en a fait flipper plus d’un

Genèse 15,5-12.17-18 - Psaume 261.7-9.13-14 - Philippiens 3,17 - 4,1 - Luc 9,28b-36
dimanche 28 février 2010.
 

“L’unité d’habitation” construite à Marseille par Le Corbusier est une énorme barre qui comprend 360 logements, ainsi que des commerces et des équipements sportifs ou administratifs : “un village vertical”, selon son concepteur ; “la maison du fada”, selon les autochtones.

Ou encore : « Quel avenir radieux quand nous vivrons dans l’art réalisé ! » s’exclamait Mondrian qui mettait en peinture sa conception d’une société idéale. Le vingtième siècle a beaucoup rêvé l’avènement d’un monde plus beau parce que mieux pensé, mais il a surtout enfanté des monstres et les désillusions les plus amères.

Au fait, quelle idée d’employer le verbe “flipper” ? Cet anglicisme du langage familier est révélateur. L’anglais “to flip” signifie “donner une chiquenaude” ou “renverser d’un coup”, d’où nos “flippers”, ces machines à jouer où l’on propulse une bille retombant sans cesse vers le trou qui l’avalera sans retour. Au sens figuré, le même verbe anglais peut vouloir dire “piquer une crise” et s’employer au sujet d’un drogué. Mais ce n’est qu’en français que “flipper” en vient à exprimer l’état de dépression qui suit fatalement l’extase artificielle et, par extension, toute espèce de malaise ou d’angoisse.

Plusieurs traits de l’épisode de la transfiguration peuvent évoquer une expérience hallucinatoire : vision étrange et lumineuse, irruption de figures venues d’ailleurs, métamorphose des éléments, sentiment d’euphorie faisant place à l’angoisse et, finalement, retour à la réalité nue. Mais les disciples n’ont rien pris, et ce qui arrive à Jésus ne dépend pas de leur état de conscience. Ils n’en sont d’ailleurs témoins que pour une part : l’événement commence tandis qu’ils sont accablés de sommeil.

En fait, le rapprochement significatif est dans l’alternance de haut et de bas. Dans notre misère, nous sommes tentés de nous en sortir par nous-mêmes, nous mettons en œuvre différentes stratégies pour nous élever nous-mêmes au-dessus du niveau des souffrances et de la précarité. Quand nous y parvenons quelque peu, nous découvrons que tout le problème est de durer. Et finalement, nous éprouvons durement que « qui s’élève sera abaissé ».

Au contraire, seul celui qui s’est abaissé jusqu’au plus profond de nos détresses sera élevé au plus haut des cieux et n’en descendra jamais. Voilà ce que signifie la Transfiguration. Elle est un avertissement pour les disciples avant la Pâque du Seigneur, et pour nous maintenant. Nous sommes appelés à croire que ce Jésus est vraiment le Fils de Dieu, “l’éternel partenaire de sa gloire”, qu’il s’est librement offert au sacrifice épouvantable de la croix et que, ressuscité, il est rentré en possession de la gloire qu’il avait auprès du Père au commencement. Dans cette foi, nous pouvons et nous devons changer de critères pour la réussite de notre vie : abandonner les mirages de la construction d’une personnalité ou d’une société idéale et définitive ici-bas et mettre toute notre espérance dans la résurrection à la suite du Christ.

La transfiguration de Jésus n’est pas un mirage, elle est bel et bien réelle. Sa prière dans l’angoisse a vraiment été exaucée pendant l’épreuve et en sa conclusion. Nous aussi nous devons prier et croire à ces expériences de consolations exquises dans la détresse la plus noire, dont beaucoup ont témoigné à la suite de Jésus. Il en a vécu une inégalable, mais il y a donné part aux trois disciples privilégiés sur le moment, et il la partage à tous ceux qui croient en lui maintenant. Elle nous est donnée pour nous rendre forts dans les épreuves en tournant les yeux de notre esprit vers le bonheur à venir qu’elles nous dévoile un instant.

Quand nous vivons, la mort dans l’âme, la descente au fond du gouffre ou la peur d’y tomber, quand nous sommes accablés et tentés de sombrer dans le sommeil du néant, que notre prière se fasse plus ardente, alors le Père nous fera entrevoir la Résurrection de son Fils et la vie au-delà de toutes ténèbres. La seule cité radieuse qui ne décevra pas, celle qu’aucun coup ne pourra jamais renverser car elle a été préparée par Dieu pour ceux qui l’aiment et ne passera pas, c’est le corps du Seigneur lui-même, mort et ressuscité par amour pour nous sauver.