Dimanche 14 mars 2010 - Quatrième dimanche de Carême - Année C

C’est le jour et la nuit !

Josué 5,10-12 - Psaume 33,2-7 - 2 Corinthiens 5,17-21 - Luc 15,1-3.11-32 (la parabole des deux frères égoïstes)
dimanche 14 mars 2010.
 

Autrement dit, cela n’a rien à voir ! Mais le jour et la nuit sont-il si absolument dissemblables ? Il est des jours sombres et brouillés, affreusement couverts, voire tout à fait noirs. Tandis que certaines nuits claires, étincelantes d’innombrables étoiles ou baignées de pleines lunes limpides, enchantent le cœur et les yeux. D’ailleurs, les crépuscules du soir ou du matin, heure inquiétante entre chien et loup ou grâce émouvante des soleils à peine couchés ou sur le point de se lever, mêlent d’ordinaire à plaisir le jour et la nuit.

Du reste, Jésus n’a-t-il pas consommé son sacrifice à la neuvième heure, lorsque les ténèbres couvrirent toute la terre, et ce fut son offrande du soir ? N’a-t-il pas surgi ressuscité juste avant l’aube, à moins que ce soit à la lueur de la première étoile annonçant la fin du sabbat et le début du huitième jour, comme le suggère l’évangile selon saint Matthieu ? N’est-il pas né au profond d’une nuit soudain illuminée de la joie angélique éclatant dans le ciel ? Alors, un frère nous fut donné pour l’éternité !

Au fait, auquel des deux frères de la parabole d’aujourd’hui ressemble-t-il le plus ? Ces deux-là, c’est le jour et la nuit, non ? Quoi de commun entre l’aîné, inlassable serviteur obéissant du père, et le cadet qui prend sa part et file la dilapider au loin, pour ne pas dire au diable ? Pourtant, le Fils de Dieu ressemble aux deux. Il est né petit dernier dans la famille humaine, et ressuscité l’aîné d’une multitude de frères. Il fut le parfait serviteur du Père, obéissant jusqu’à la croix, mais il a été “fait péché” pour nous, comme dit littéralement saint Paul dans le passage de la seconde lettre aux Corinthiens entendu en deuxième lecture.

Bien sûr, le Christ lui-même n’a jamais péché, alors que le cadet l’a sûrement fait (bien que rien ne nous oblige à croire l’aîné quand il fantasme les débauches de son frère), et il a été vraiment obéissant, mieux que l’aîné qui se vante sans aucun doute, car le juste pèche sept fois par jour, dit l’Écriture. C’est pourquoi, en réalité, les deux frères se ressemblent au fond bien plus qu’il n’y paraît. Ils partagent le même égoïsme obstiné, quand on y pense, qui les empêche d’aimer l’autre fils du père. Le cadet n’a pas laissé tombé seulement son père en lui réclamant son dû et en le plantant là, mais aussi l’aîné fidèle qui, de son côté, manifeste on ne peut plus clairement à la fin du récit que le cadet lui importe peu. Tous deux, pourtant, gardent le souvenir de leur filiation, le cadet pour espérer retrouver du pain dans la maison où il fut nourri, l’aîné pour couvrir de reproches celui qu’il a servi pendant tant d’années. Les deux frères, dans leur solide inimitié, représentent le juste et le pécheur, mais aussi le juif et le païen, et, finalement, tous les hommes divisés entre eux par l’orgueil et l’égoïsme qui les portent à rejeter et haïr les autres, classés dans le même sac des mauvais, pour mieux se persuader qu’ils sont, eux, du bon côté.

Les deux frères, comme tous les hommes, sont à la fois le jour et la nuit : en eux se mêlent l’image lumineuse et indestructible du Père de bonté, de justice et de liberté, et les ténèbres hostiles du péché qui a régné sur le monde. Laissons donc, frères, la lumière de la Parole et de la vérité démasquer en nous l’égoïsme sous toutes ses formes, afin d’en être guéris. Ne croyons pas que nos efforts vertueux suffiront à nous classer du côté du bien tandis que la masse mauvaise ira à son sort bien mérité. N’imaginons pas non plus que la liberté se gagne au mépris des liens humains dans l’audace de “vivre sa vie” comme il se dit imprudemment. Seule une véritable recréation de nous-même, par la puissance de l’Esprit qui est Seigneur et qui donne la Vie, peut nous délivrer de la malédiction des êtres séparés d’eux-mêmes et des autres. Or, cet Esprit Saint est donné à ceux qui croient en Jésus Christ.

En effet, le Fils unique et éternel de Dieu, en qui nous avons été créés, a pris notre condition humaine pour nous réconcilier, d’un même mouvement, entre nous et avec le Père. Il est venu pour accomplir sa Pâque, ce passage qu’il ouvrit pour nous en créant cette nuit qui comme le jour fut lumière.