Jeudi Saint 1er avril 2010 - La Cène du Seigneur

« Ô temps, suspends ton vol... »

Exode 12,1-8.11-14 - Psaume 115,12-13.15-18 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Jean 13,1-15
jeudi 1er avril 2010.
 

Et Lamartine de faire rimer heures propices avec rapides délices :

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours ! »

N’est-ce pas ce que nous vivons ce soir ? « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir », dit Jésus en présentant à ses disciples le repas dont nous faisons mémoire. Cette phrase du Seigneur, vous ne l’avez pas entendue tout à l’heure, mais dimanche, au début de la passion selon saint Luc.

Cette célébration du Jeudi saint est la seule qui fasse mémoire d’une célébration. Nous commémorons des événements : demain nous ferons mémoire de la mort du Seigneur, et dimanche, de sa résurrection. Mais, ce soir, l’événement dont nous faisons mémoire est lui-même une commémoration. La “Pâque”, en effet, était le repas rituel qui rappelait la sortie d’Égypte. Cette Pâque, celle que le Seigneur a mangée avec ses disciples avant de souffrir, la sainte Cène, est la mère de toutes nos liturgies, l’inauguration du culte de la nouvelle Alliance. Notre liturgie chrétienne est liturgie née de la liturgie.

Nous vivons un moment extraordinaire. En effet, le temps de la liturgie est à part du temps ordinaire. Il est soustrait aux occupations habituelles ou occasionnelles pour être comme projeté dans le temps de Dieu pour qui mille ans sont comme un jour et un jour comme mille ans. Il est ce lieu où se rendent présents des événements qui eurent lieu il y a longtemps. Pour la liturgie chrétienne, il s’agit essentiellement de la Passion et de la Résurrection du Seigneur. Ainsi, dans la sainte Cène, furent rendus présents aussi des événements qui n’avaient pas encore eu lieu !

La mort du Seigneur, parce qu’elle est réelle, se produit à un moment du temps, désigné à l’avance dans l’évangile comme le “kairos”, le moment favorable, “l’heure” de Jésus. Nécessairement, la résurrection du Seigneur, parce que réelle, doit aussi se produire à un moment de notre temps, même si elle touche “de l’autre côté”, à un temps qui n’est plus, ou “pas encore”, le nôtre. Ces “heures propices” furent rendues présentes au dernier repas du Seigneur avec ses disciples afin qu’elles le soient désormais dans toutes nos liturgies sacramentelles, principalement dans l’Eucharistie, dans ce temps suspendu où s’accomplit aujourd’hui notre salut.

Si le lavement des pieds reste un geste unique dans l’année, lié à cette célébration que nous vivons et facultatif au demeurant, c’est parce qu’il constitue comme un élément limite : relevant plutôt du temps ordinaire de nos vies, lorsqu’elles sont vécues dans le mouvement extraordinaire de la charité, il est ritualisé pour être introduit ici, dans cette cérémonie. Mais il résiste à cette introduction dans un temps suspendu : il reste comme au bord de notre célébration, et c’est ce qui le rend si bouleversant. Il dit de façon terriblement concrète l’humilité et l’utilité de la croix. Car la croix fut plus terrible pour le Seigneur que de laver les pieds de ses disciples, n’est-ce pas, et rien au monde ne peut approcher de son utilité, puisqu’en elle l’univers est sauvé.

Voilà pourquoi la messe est si précieuse et si terrible. Elle est la réalisation pour nous des fruits du sacrifice du Christ, et elle nous engage au sacrifice d’amour à sa suite. Sans la foi, elle ne serait plus qu’un spectacle ordinaire, qui pourrait au mieux nous plaire pour des motifs esthétiques, qui passerait au pire pour une mascarade. L’Eucharistie doit faire nos délices parce que nous y goûtons combien Dieu est bon, et c’est pour cela que nous devons la faire aussi belle que possible. Si nous croyons à la messe, nous croirons aux prêtres, à cause de Jésus. Et si les prêtres croient au don qu’ils sont, fait par le Seigneur avec l’Eucharistie, ils feront de leur vie une action de grâce, ils auront à cœur d’être aussi utiles que possible à la vie de l’Église et au salut de leurs frères humains, puisque le Seigneur leur en a donné l’exemple. Ainsi ils seront un exemple, à la suite du Christ, pour tous les fidèles.

Ainsi vécue, la liturgie, loin d’être le temps soustrait au temps de la vraie vie pour rêver vaguement, se révèle le temps le plus réel qui soit. Ces jours du Triduum sont les plus beaux de nos jours. Car la passion est “heure propice” pour toute la création, et la résurrection aussi. Le Vendredi saint et le dimanche de Pâques, voilà les plus beaux jours du monde ! En suspendant le cours du temps par notre célébration, nous faisons mieux que faire durer des heures propices, et nous goûtons bien plus délicieux que la mémoire d’un souvenir heureux assombri par l’évidence qu’il est passé pour toujours. En vérité, nous entrons dans l’espérance de l’éternité bienheureuse, par le partage du pain de la Vie et de la coupe du Salut, grâce au sacrifice de Jésus Christ qui nous a donné l’exemple de la charité pour toujours.