Vendredi Saint 2 avril 2010 - Célébration de la Passion du Seigneur

Ils ont réduit la Parole au silence !

Isaïe 52,13 à 53,12 - Psaume 30,2.6.12-17.25 - Hébreux 4,14-16 et 5,7-9 - Jean 18,1 à 19,42
vendredi 2 avril 2010.
 

Non ? Est-ce possible ? Oui, celui qui est là est la Parole, le Verbe en personne, et il est mort. Or, les morts ne parlent pas. Il est écrit des impies dans un Psaume : « Qu’ils entrent dans le silence des morts, qu’ils deviennent muets ! » Mais c’est le juste qui a subi ce sort à leur place ! La Parole devenue silence, n’est-elle pas anéantie ? Et si celle par qui tout fut créé - « Dieu dit et cela fut » - et par qui tout subsiste s’efface, comment la Création tout entière pourrait-elle ne pas s’effondrer ? Or, après avoir frémi profondément d’horreur, la terre a continué à tourner.

Et si le silence de Jésus en sa mort n’était pas le contraire de la parole ? Déjà, au cours de son procès, nous venons de l’entendre, il se tait devant Pilate. Le procurateur s’étonne : « Tu refuses de me parler, à moi qui ai le pouvoir de te relâcher ou de te crucifier ? » Mes amis, comment entendre cela sans trembler : imaginez-vous dans une situation semblable ! Or, pour répondre à la question « D’où es-tu ? », Jésus, souverainement, a choisi de se taire.

De même, la voix du Père s’est fait entendre au jour du Baptême, et encore sur la montagne de la Transfiguration. Or, quand le Fils a expiré, elle s’est tue. Le silence de Dieu ne pourrait-il être autre chose qu’un mutisme ? Et si la réduction au silence de la Parole s’avérait, bien plutôt que son anéantissement, son retour à l’essentiel, à l’éternel ? Car, pour nous, pauvres mortels, la parole ne se conçoit pas sans mots, à tout le moins sans signifiants : or, ils sont fragiles, changeants, incertains et ambigus, nos mots, pleins de pièges et de tentations ! Le langage est la meilleure et la pire de choses pour notre raison si belle, mais voilée d’ignorance et grevée de mensonges.

La condescendance divine a conduit le Verbe à emprunter les chemins de nos paroles, il nous a parlé avec nos mots, jusqu’au dernier des siens : « Tout est accompli ». Puis il s’est tu pour rentrer dans l’état éternel de la Parole qui est l’Amour, car l’amour se dit lui-même avec infiniment plus de force et de grâce sans le secours d’aucune phrase.

Ainsi, sur la croix, se manifeste au mieux la divinité du Christ. Cet homme mort qui est le Verbe éternel s’est fait pour nous la révélation du Silence qu’est Dieu : la sérénité absolue d’une charité infinie. Telle est la gloire sans égale de la croix. C’est pourquoi, dans un instant, nous allons justement la vénérer.

Ce geste est troublant quand nous songeons qu’il s’agit d’embrasser l’instrument d’un supplice. Mais, frères, la croix est innocente ! Elle n’a pas crucifié Jésus, elle qui fut utilisée par la jalousie du démon et la méchanceté des hommes pour tourmenter son créateur bien-aimé. Elle est notre sœur en création, cette croix, et elle a porté le salut du monde avec bonheur : si ce bois mort, et pourtant très aimé du Seigneur qui a tout créé par amour, ne peut le dire ni le ressentir, nous le pouvons pour elle !

Nous en sommes réduits à embrasser le silence de la croix, frères bien-aimés, pour dire notre foi au salut du Christ. Et c’est ainsi que nous sommes faits semblables au plus près à l’Amour qu’est Dieu.