4 avril 2010 - Jour de Pâques - La Résurrection du Seigneur

Qui êtes-vous ? ou la statue rêvée du roi Nabuchodonosor

Actes 10,34a.37-43 - Psaume 117,1-4,16-17,22-23 - 1 Corinthiens 5,6-8 - Jean 20,1-9
dimanche 4 avril 2010.
 

Qui êtes-vous ? L’église est pleine, très bien, mais de qui s’est-elle remplie ? Le sociologue, pour répondre à ce genre de questions, fait des moyennes et en tire des conclusions. Par exemple, s’il y a un grand-père et ses deux petites filles, il en déduira que le participant type est une ménagère de quarante ans. Bien sûr, je caricature. Pour éviter de tels résultats douteux, il bâtit des sous-groupes qui composent l’ensemble comme une mosaïque.

Ainsi, vous qui êtes rassemblés ici ce matin, vous pouvez sans doute vous répartir en trois catégories. La première est celle des pratiquants qui vont à la messe tous les dimanches, donc aujourd’hui aussi. Dans la deuxième se rangent ceux qui ne viennent qu’à l’occasion de la grande fête de ce jour, et peut-être à quelques autres célébrations remarquables de l’année, comme Noël, les Cendres, les Rameaux ou la Toussaint. Enfin, il y a les fidèles qui ont suivi avec moi tous les offices de la semaine, en particulier la sainte Cène de jeudi, l’office de la Passion vendredi et la grande veillée pascale. On reconnaît ces derniers, au premier rang desquels sont les baptisés de cette nuit, à leurs traits un peu tirés, illuminés d’un grand sourire.

Bien sûr, cette répartition en trois grands tiers ne rend pas compte de la diversité bien plus subtile de notre assemblée : pour atteindre toute exactitude, il faudrait considérer chaque participant pour lui-même, car, en dernière analyse, le cas de chacun est unique, c’est vrai ! Mais la question peut quand même se poser de la cohésion d’un pareil rassemblement : une telle différence de “vécu”, comme on dit encore, n’entraîne-t-elle pas un clivage inévitable entre ses composantes ? Faudrait-il tenir trois célébrations distinctes, ou bien peut-on espérer une réelle unité pour tous ?

Cette question me fait penser à la fameuse statue rêvée de Nabuchodonosor. Se réveillant très troublé par un songe dont il ne se souvient pas, il ordonne à ses magiciens de lui dire et le songe et le sens. Ces derniers se récrient : que le roi expose le songe, ils donneront l’interprétation. Mais le roi maintient son exigence, sous peine de massacre. Heureusement pour les mages fort mal embarqués, Daniel, grâce à Dieu, donne satisfaction au roi. Il a rêvé d’une statue dont la tête était d’or, la poitrine et les bras d’argent, le ventre et les cuisses de bronze, les jambes de fer et les pieds en partie d’argile et en partie de fer. Une pierre est venue, a frappé ces pieds, les a pulvérisés, et la statue s’est effondrée. Mais la pierre est devenue une montagne qui a rempli la terre. Puis Daniel expose le sens politique du rêve : il décrit la succession des empires et prophétise le règne messianique à venir.

Pourquoi la statue colossale s’est-elle effondrée ? Daniel nous l’explique : parce que les réalités politiques en question étaient « tenues ensemble au moyen de la semence humaine ». Or, ce qui n’est qu’humain ne peut que se dégrader et périr. Mais ce qui nous fait tenir ensemble, chers amis, malgré nos profondes diversités, n’est pas une “semence d’homme”, c’est la parole de Dieu qui demeure. Cette semence impérissable est le Verbe de Dieu en personne, le grain de blé tombé en terre dont vous voyez le motif sur la couverture de l’évangéliaire et qui porte maintenant beaucoup de fruit. Car, comme l’Écriture l’avait annoncé, le Seigneur est vraiment ressuscité !

La Parole nous rassemble dans une église en forme de croix, comme toutes les églises, pour une liturgie ordonnée selon la règle de l’Église, comme toute liturgie. Nous y sommes reçus afin que nous ne restions pas une masse, une foule informe, mais que nous y trouvions la forme du Christ. Nous ne sommes pas comme l’eau ou le sable qui prennent pour un moment la forme du récipient qui les contient et la perdent aussitôt qu’ils en sont sortis. Nous sommes baptisés dans l’eau et dans le feu de l’Esprit, et nous communions au corps et au sang du Seigneur afin de former un seul corps. Ainsi, en sortant d’ici, nous ne serons pas déversés au-dehors comme une eau qui se répand ou un sable qui croule, mais nous serons envoyés comme le fleuve d’eau vive qui purifie le monde et la pierre d’angle qui le construit.

Nous ne sommes pas une statue périssable de bois, de pierre ou de métal, comme les idoles païennes qui ne parlent ni ne sentent. Mais, passés par le tombeau vide comme les Apôtres, autrement dit baptisés dans la mort du Seigneur, nous devenons un corps de chair et de sang, le Corps vivant du Christ ressuscité par qui Dieu sauve le monde pour l’éternité.