Jeudi 13 mai 2010 - L’Ascension du Seigneur

Mon scorpion peut-il monter au ciel ?

Actes 1,1-11 - Psaume 46,2-6.6-9 - Hébreux 9,24-28 et 10,19-23 - Luc 24,46-53
jeudi 13 mai 2010.
 

Vous connaissez l’histoire. Au bord du fleuve, le scorpion demande à la grenouille : « Prends-moi sur ton dos pour traverser - Oh non ! répond la grenouille, je te connais : dès que nous serons au milieu tu vas me piquer - Pourquoi ferais-je cela, rétorque le scorpion : si je te pique, je me noierai - Bon, dit la grenouille. » Et sitôt qu’ils atteignent le milieu du fleuve, le scorpion la pique. « Pourquoi ?, demande la grenouille dans un râle - Je ne sais pas, répond le scorpion en coulant, c’est ma nature, je pense. »

Ce n’est pas une histoire vraie ! Pourtant, j’ai bien vu que quand le scorpion a piqué la grenouille, certains ont sursauté. Ça fait mal, n’est-ce pas ? C’est que, comme les fables du même genre, ce conte, africain peut-être, nous parle de nous. Combien de bonnes âmes ont tenté de venir en aide à des personnages douteux, comptant sur la confiance qu’elles leur accordaient, mais n’ont récolté que des déboires, leurs protégés s’ingéniant à les détruire en se perdant ! Bonne pomme et plutôt crédule, la grenouille, de bénitier peut-être, ne mesure pas à quel point les mauvaises habitudes peuvent devenir une seconde nature chez des êtres pervers ou dépravés. D’ailleurs, elle n’est ni si crédule, puisqu’elle « connaît le scorpion », ni si bonne pomme, car elle escompte la satisfaction de s’attacher son pouvoir. La puissance d’infliger la mort ne peut-elle se renverser en celle de donner la vie ? C’est du moins notre conviction obscure, ce qui explique que le caducée des médecins soit un serpent. D’ailleurs, en général, les remèdes sont aussi des poisons, tout dépend de la dose.

C’est pourquoi les humains oscillent entre un optimisme peu raisonnable et, à force de désillusions, un pessimisme peu agréable. Certains tombent dans la misanthropie, tirant de leur mépris pour l’humanité une amère satisfaction de vanité, puisqu’ils s’estiment assez clairvoyants pour en juger ainsi. D’ailleurs, les misanthropes sont souvent surtout misogynes. Beaucoup prétendent que les hommes sont de bonnes pommes, tandis que la femme est un scorpion que dissimule une fleur. Gardons-nous d’entrer dans ce débat. Ce qui est sûr, c’est que le cœur humain est compliqué et malade, les païens le pressentaient bien, et aussi que c’est folie de prétendre le guérir. Notre foi dit-elle autre chose ? Nos ennemis n’ont pas l’air de le penser, puisqu’ils reprochent aux chrétiens tour à tour une naïveté béate de grenouille ou une méfiance radicale à l’égard de l’humanité, toujours soupçonnée de malice foncière : nous serions les scorpions de la terre, empoisonnant le bonheur ordinaire des braves gens avec notre “péché” !

Voyons ce qu’il en est en regardant le Christ. Par l’incarnation, il a pris sur son dos notre humanité. Pourtant, il savait ce qu’il y a dans le cœur de l’homme. Il a dit, bon, allons-y quand même. Mais, à peine au milieu de la vie, les hommes l’ont tué. Et dans un dernier soupir, il a demandé : « Pourquoi ? » Seulement, cette histoire est vraie. Et la suite aussi : il est ressuscité et monté aux cieux. Sinon, même authentique, la vie de Jésus ne serait guère plus que notre conte africain : une illustration de la malédiction de l’existence humaine qui nous touche, certes, mais ne peut que nous renvoyer à nos pauvres problèmes habituels.

Si notre foi est vraie, tout s’éclaire et la voie nouvelle dont parle la lettre aux Hébreux s’ouvre vraiment devant nous. Notre nature était bonne, mais le péché l’a abîmée irrémédiablement. Par sa mort sur la croix, le Christ a pris le péché sur lui et l’a vaincu. Désormais, la mort a perdu son pouvoir sur nous, puisque « l’aiguillon de la mort, c’est le péché ». Par le baptême dans la mort du Seigneur et le don de l’Esprit du Ressuscité, nous sommes régénérés et rendus capables d’une vie nouvelle. Essayons donc, avançons avec une pleine assurance sur le chemin de la sainteté !

Car, de même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi fallait-il que le Fils de l’homme fût élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle.