Dimanche 13 juin 2010 - 11e dimanche C

Il y en a qui cherchent la bagarre

Isaïe 12,7-10.13 - Psaume 31,1-2.5.7.10-11 - Galates 2,16.19-21 - Luc 7,36 à 8,3
dimanche 13 juin 2010.
 

Il y en a qui cherchent la bagarre, d’autres détestent les conflits. Pourquoi ? Peut-être pour la même raison, si c’est une affaire d’amour. L’amour cherche le contact. Parfois à tout prix. Même un échange de coups, plutôt que pas d’échange du tout. L’amour en effet ne craint rien tant que la perte de l’aimé. D’où aussi la peur des différends et des conflits.

Les deux cas se présentent dans notre évangile. Elle attaque, la fille, dirait-on aujourd’hui ! Elle y va de bon cœur : quel engagement physique ! Pour chercher le contact, elle le cherche. De son côté, Simon reste étrangement passif. Non seulement il s’est abstenu de tous les actes dont s’est acquittée la femme, comme va l’expliquer Jésus, mais en plus il se contente de penser du mal de la situation sans intervenir, alors qu’il est chez lui et qu’il pourrait faire chasser l’intruse ou, au moins, interpeller l’invité qui se laisse faire scandaleusement. Faut-il qu’il ait peur du conflit ! Et s’il craignait tout simplement de perdre Jésus ? Après tout, s’il l’a invité, c’est bien qu’il s’intéresse à lui. À plus forte raison nous pouvons penser que la femme s’intéresse au Christ. Mais que pouvait-elle espérer ? Son état de pécheresse lui interdisait de toucher ce saint homme plus que tout autre. Elle n’est pas idiote : elle ne peut s’attendre qu’à une rebuffade, sinon un coup de pied, et une sortie forcée autant qu’ignominieuse. En somme, elle cherche la bagarre ; mais justement par amour pour Jésus.

Et voilà que Jésus, du geste et de la parole, vient tout éclairer et mettre en place. Voyez d’abord comment, littéralement, « se tournant vers la femme, il parlait à Simon ». Tourner le dos à son interlocuteur, ce n’est pas poli, me direz-vous. Ici, pourtant, ce n’est pas une marque de mépris mais une précision de la parole : son propos s’adresse à tous deux, mais son attitude signifie un jugement. À Simon, il fait comprendre la faiblesse de son intérêt pour lui, c’est-à-dire pour Dieu. Quant à la femme, en lui révélant le sens de ses gestes amoureux au-delà sûrement de ce qu’elle en pensait elle-même, il « sauve sa proposition », comme dit saint Ignace, il rend manifeste l’amour de Dieu auquel répond obscurément celui de la pécheresse.

Il faut dire que Dieu lui-même avait en quelque sorte « cherché la bagarre » avec les hommes en donnant la Loi à son peuple. En effet, il savait bien, lui, qu’ils seraient incapables de l’observer et qu’il s’engageait donc dans un long débat de transgressions, de pardons et de tentatives infructueuses de part et d’autre pour que le peuple soit enfin saint comme Dieu est saint. Dans l’affaire, Israël a souffert, certes, mais moins que Dieu, si j’ose dire : « Tu m’as méprisé, tu m’as fatigué, tu m’as traité comme un esclave par tes péchés », reproche le Seigneur ici ou là, dans les Écritures, et nous en avons un exemple avec l’épisode du péché de David entendu en première lecture. Précisément, même le roi selon le cœur de Dieu, malgré l’onction et les prières, les faveurs et l’amour, est tombé dans des fautes abominables. En lui se révèle la profondeur du mal auquel l’homme a été soumis par la première faute. Et voilà pourquoi il a fallu que le Fils de l’homme s’offre sur la croix pour notre libération.

Finalement, donc, seule la foi en ce salut par la grâce de Jésus Christ nous sauve, dit l’Apôtre. C’est au point que le pharisien, lui qui réussit mieux que tous à observer la Loi, lui qui de surcroît, en la personne de Simon, a le bon goût d’inviter le Seigneur à sa table, est empêché par sa justice même d’entrer dans l’intelligence profonde de la grâce faite à tous. À l’inverse, la pécheresse (et Jésus ne minimise pas ses fautes : il parle de « ses nombreux péchés ») est projetée, en quelque sorte, par sa détresse vers la lumière tout entière. Quel paradoxe ! Imaginez, mes amis, la stupéfaction de l’un et de l’autre à l’écoute de la parole de Jésus. La femme se découvre un chemin de rédemption, alors qu’elle n’en espérait pas tant sans doute, tandis qu’à Simon est donnée l’occasion de découvrir à quel point cet homme, justement, est prophète (puisqu’il a discerné l’état de la femme et qu’il connaît les pensées de son cœur, à lui le pharisien), et que la même rédemption par l’amour lui est offerte aussi à lui.

Et nous, mes amis, ne laissons pas passer cette parole sans en profiter. Ouvrons notre cœur de pharisien et notre vie de pécheur à cette lumière venue non pas condamner, mais guérir. Laissons-nous travailler au corps par les appels à la conversion, ouvrons-nous à l’offre merveilleuse du pardon, croyons que tout cela est affaire d’amour, l’amour de Dieu qui est venu chercher non pas la souffrance et la mort de la croix, mais les brebis égarées que par elle il a rachetées.