Conférence du samedi 21 novembre 2009 à l’Association Naïm

LA CONFIANCE EST PLUS PRECIEUSE QUE L’OR

TOUT ARGUMENT EST D’AUTORITÉ, DE CONFIANCE OU DE DÉMONSTRATION
lundi 21 juin 2010.
 

Quand on entend le mot « fiduciaire », on pense aussitôt qu’il s’agit d’argent. En fait, « fiduciaire » signifie de manière générale « qui repose sur la confiance ». Ce vocable aurait peut-être mérité un meilleur sort dans l’usage de la langue française. Au demeurant, quelle monnaie ne serait pas fiduciaire, ne reposerait pas sur la confiance dans l’émetteur ? Si nous utilisons des billets de banque français et que nous acceptons de nous séparer de biens qui nous sont chers contre ces morceaux de papier, c’est que nous avons confiance dans l’Etat pour en garantir la valeur. Quelle monnaie ne serait pas fiduciaire, disais-je ? Il en est une : c’est l’or. Tout simplement parce que nous considérons que ce métal vaut indépendamment des institutions. Pourquoi ? Parce qu’il semble en lui-même stable , inaltérable, pérenne : il sera le même demain, dans un an, dans un siècle. Tel est le fondement de la passion humaine pour l’or, avec le fait qu’il brille agréablement. L’or est ce qui semble devoir franchir le gouffre affreux du temps. Car là est notre drame : nous existons dans le temps. Or, dans un jour, dans un an, dans vingt ans, que va-t-il nous arriver ? L’écart temporel entre maintenant et cet avenir dont nous sommes incertains est le lieu où naissent toutes les angoisses, quand l’idée surgit en nous que tout peut arriver. Au fond, l’étonnant est que nous ne soyons pas plus angoissés. Notre condition humaine est de vivre dans l’instant présent, avec une mémoire plus ou moins sûre du passé, mais au seuil d’un possible qui nous échappe malgré toutes nos entreprises pour essayer de le maîtriser d’avance. Rappelons-nous les mots de Charles Péguy sur « la petite fille espérance » : « C’est la foi que je préfère, dit Dieu. » La confiance fondamentale dans la vie et dans le monde qui nous dispose à vivre le temps présent et celui qui viendra, alors que nous ne savons pas ce qu’il en sera et que nous pouvons redouter toutes sortes d’événements terribles, est un miracle permanent et toujours renouvelé.

La confiance est plus précieuse que l’or : cette affirmation ne semble-t-elle pas évidemment de bon sens ? Pourtant, à bien y réfléchir, si l’or est une réalité concrète qui va certainement durer, qu’en est-il de la confiance ? Et que signifie « la confiance » tout court ? La confiance n’est-elle pas nécessairement en quelqu’un ou en quelque chose ? Il semble que non. Je dirai que « la confiance » tout court est la « foi naturelle » de l’homme, comme un écho lointain de notre création à l’image de Dieu et de la confiance en Dieu qui en résultait « naturellement ». Au fond, la persistance de cette « foi naturelle » est le signe de ce que « Dieu ne nous a pas abandonnés » après le péché originel. Remarquons ici que « confiance », comme « fiduciaire », a même racine que « fidélité ». Qu’est-ce que la « fidélité » sinon la stabilité dans le temps qui est le pendant de la confiance ? La fidélité est ce par quoi j’honore la confiance qui m’est faite. « La confiance » tout court est l’écho en nous de la fidélité de Dieu. La fidélité n’est-elle pas la qualité la plus recherchée des jeunes... et peut-être aussi de tous ?

Le journal « La Croix », a publiée récemment son baromètre de « la confiance des jeunes ». Il y apparaît que 93% des sondés citent la famille positivement et que 56% d’entre eux la placent même en premier. Ce phénomène n’a pas fini de nous étonner : la famille résiste. Pourquoi ? Et d’abord, pourquoi cet étonnement, sinon parce que nous sommes encore plongés dans une crise culturelle, la « modernité », caractérisée par la critique de toutes les institutions et de toutes les valeurs traditionnelles dont la famille est le meilleur représentant. Or, la famille est précisément l’institution capable de nous inscrire dans une continuité qui défie le temps. La transmission du nom et de la mémoire commune de génération en génération permet à chacune de se projeter dans la continuité de sa descendance par fidélité à ses ascendants. De plus, les liens familiaux sont en principe irrévocables, définitifs.

La confiance est décisive et irremplaçable pour les parents, les éducateurs et les enseignants, comme pour les gouvernants de tout genre... Et même pour le marché ! Le pape Benoît XVI nous le disait récemment dans sa dernière encyclique : « Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut remplir pleinement sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut, et la perte de confiance est une perte grave. » Caritas in veritate N°35. Il n’est donc pas étonnant que l’affirmation la plus constante de la Bible soit celle de la fidélité de Dieu : « Quand les montagnes changeraient de place, quand les collines s’ébranleraient, mon amour pour toi ne changera pas et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée, a déclaré le Seigneur dans sa tendresse pour toi. » (Isaïe 54, 10). La foi (même racine que « fidélité ») est la réponse de l’homme à la fidélité de Dieu ; la foi est fidélité en amour. La foi des apôtres, celle de l’Église, la foi du Christ n’est donc pas la croyance des démons. Comme le dit Saint Jacques, les démons croient et ils tremblent. La foi n’est pas réductible à l’adhésion de l’intelligence, de la raison, à un certain nombre d’énoncés, c’est une réponse d’amour fidèle à l’amour fidèle de Dieu. Elle est fidélité en amour, constance du désir en écho au désir de Dieu. C’est l’attachement indéfectible non pas à ce que l’on a, ce que l’on possède (comme des lingots d’or) mais à ce que l’on n’a pas : Dieu qui demeure éternellement, qui est absolument sûr.

Au fait, à propos de foi et de croyance, pourquoi donc croyons-nous ceci ou cela ? Les démons croient parce qu’ils savent : ce sont des êtres spirituels qui ne peuvent ignorer ni l’existence de Dieu ni l’identité du Christ. Or, nous ne sommes ni des démons ni des anges. D’ailleurs, je vous dis beaucoup de choses : les croyez-vous ? Croyez-vous tout ce que je dis ? Et pourquoi donc croire ceci, mais pas cela ? En somme, pourquoi croyons-nous ce que nous croyons ? En première approche, nous pouvons distinguer trois catégories de motifs à notre adhésion que j’énoncerai dans l’ordre phénoménologique : l’autorité, la confiance et la démonstration. Pourquoi phénoménologique ? Parce que quand nous avons commencé à croire ceci ou cela, nous n’étions pas bien vieux et notre motif était l’autorité évidente de nos parents. Ensuite, la confiance est la façon dont nous en venons à nous reposer sur la personne de nos parents « instruits par l’expérience », et donc au-delà de l’immédiateté de l’accueil de l’autorité. Enfin, quand nous commençons à devenir capables de réflexion et de raisonnement, nous devenons sensibles à la démonstration. Et justement, nous y sommes devenus très sensibles, au point que, selon l’idéologie moderne, nous pensons spontanément que le seul motif parfaitement légitime d’admettre une affirmation est la démonstration. C’est pourquoi la réflexion systématique moderne a voulu séparer la croyance du savoir. Ainsi a-t-on pensé pouvoir distinguer sûrement et nettement d’une part le savoir, qui relèverait de la science, donc de la preuve, de la démonstration, d’autre part la croyance, qui relèverait de l’irrationnel et du sentiment. Notre culture est structurée très profondément selon cette division, dont je pense qu’elle est ruineuse pour l’esprit. Avec nos contemporains, nous tenons plus ou moins consciemment que ce qui est vraiment honorable et valable est le savoir, c’est-à-dire l’adhésion à des propositions que nous pourrions reconnaître comme démontrées. Or, si je comprends une démonstration (au sens propre du terme), si elle m’apparaît correcte, je reçois la proposition comme étant mon savoir. Elle m’a probablement été transmise par quelqu’un, mais si je suis capable d’énoncer la proposition et de la démontrer elle devient mon savoir que je peux professer et transmettre. Alors, à votre avis, sont-elles nombreuses, les propositions qui sont « votre » savoir en ce sens ? Pour prendre un exemple des plus banals, combien parmi nous pourraient démontrer le théorème de Pythagore, ou même seulement l’énoncer correctement ? En réalité, l’immense majorité de ceux qui pensent le « savoir » de science certaine « croient » plutôt à ce théorème, comme à beaucoup d’autres « vérités scientifiques ». Nous y croyons non par motif de démonstration, mais bien par motif de confiance, notre confiance en ceux qui sont supposés savoir les démontrer.

Quant à l’autorité, à l’inverse de la démonstration, elle a fort mauvaise presse par les temps modernes qui courent. Le mot d’ordre de la modernité est la contestation, et l’autorité y est l’objet contestable par excellence. Ainsi l’autorité est-elle devenue dans notre culture quasiment synonyme d’abus d’autorité. Bien entendu, la réalité et le bon sens continuent à fonctionner dans une certaine mesure en dépit de l’idéologie. D’où l’ambiguïté de l’adage « Le chef a toujours raison » : on l’énonce d’un air entendu pour se moquer de la prétention des détenteurs de l’autorité à formuler des décisions bien fondées, mais on continue à présumer que c’est pourtant le cas, même dans les organisations les plus libertaires ou progressistes qui soient. En pratique, nous tenons habituellement pour valables les informations émises par une supposée autorité compétente, comme, par exemple, les horaires d’ouverture affichés sur une porte, pour sûres et légitimes. Certains pourront à l’occasion contester le bien-fondé de la décision, mais il ne viendrait à l’idée de personne de mettre en doute l’information. Ainsi, l’autorité n’en reste pas moins le motif réel le plus fréquent de ce que nous croyons. Nous avons beau nous moquer de ceux qui gobent ce qu’ils ont lu dans le journal ou entendu à la télévision et déclarer notre défiance à l’égard des médias, en réalité tout le monde croit plus ou moins tout ce qu’on y dit. Dans la vie ordinaire, l’autorité est le motif pur et simple de croire aux propositions qui nous sont faites.

Il est une locution en particulier devenue synonyme d’abus, voire de violence, c’est « l’argument d’autorité » : elle se comprend comme désignant une façon de se dérober à la discussion, de se soustraire à ses obligations de démonstration. En réalité, c’est proprement un « argument », un élément de persuasion destiné à l’intelligence, que d’invoquer la qualité « d’autorité en la matière » de l’émetteur d’une information. D’ailleurs, si modernistes que nous soyons, nous ne pouvons nous passer dans nombre de circonstances d’admettre, au moins provisoirement, les déclarations de ceux qui « font autorité ». Si je suis chef de gare et que j’affirme que le train partira dans cinq minutes, on me croit justement parce que je suis le chef de gare. L’argument d’autorité est un cas particulier de ce que j’appelle « l’argument de confiance », il en est même l’archétype. En effet, si une personne est revêtue d’autorité en la matière dans laquelle elle se prononce, c’est une bonne raison de faire confiance en sa parole et il est raisonnable d’adhérer à sa proposition. Même si le professeur de mathématiques n’a pas le temps de développer l’impossibilité de démontrer le postulat d’Euclide, le fait que ce soit le professeur est un motif raisonnable de dire à mon voisin qu’il s’agit d’un postulat et non d’un théorème : je le sais puisque c’est le professeur qui me l’a dit. D’autres motifs peuvent s’ajouter, en particulier l’expérience qu’on peut avoir de la fiabilité et de la sincérité de l’interlocuteur. J’ai appris, je sais d’expérience, par exemple, que ma voisine est fiable, que lorsqu’elle affirme quelque chose cela se vérifie. Si donc elle me dit que le train partira dans cinq minutes, même si je ne sais d’où elle tient cette information, je la reçois pour probable, voire certaine. Certes, la confiance que l’on éprouve à l’égard de quelqu’un conduit à accepter ses affirmations d’autant plus aisément qu’elles s’accompagnent d’explications de nature démonstrative, d’arguments de démonstration. Mais en dernière analyse, c’est l’argument de confiance qui se révèle le type fondamental de l’argumentation : on croit toujours ce qu’on croit parce qu’on fait confiance à celui qui le dit. Et cela reste vrai, peut-être même plus radicalement encore, quand celui qui le dit n’est autre que soi-même !

L’idée commune que la confiance relèverait du « sentiment » et donc de « l’irrationnel », que seule la démonstration constituerait un véritable argument, fait partie intégrante de l’illusion et du délire de la modernité qu’il nous faut combattre. Même dans le domaine des sciences dites « dures » comme les mathématiques et la physique fondamentale, à partir d’un certain degré de complexité rapidement atteint de nos jours, la validité d’une démonstration est une question si délicate que pour l’accepter ou non l’on doit s’en remettre à l’estimation de quelques experts dont l’avis peut parfois ne pas être unanime. Dans la recherche mathématique, notamment, les travaux novateurs sont devenus si compliqués, si « pointus », si sectoriels, que seule une poignée de spécialistes sont capables de les comprendre. Leur travail ordinaire consiste donc à examiner les dossiers présentés par des collègues qui estiment avoir obtenu certains résultats, et à se faire une opinion sur leur validité : la démonstration présentée est-elle correcte ? « Je pense que oui » disent certains tandis que d’autres restent perplexes. L’argument de confiance ici se révèle non seulement nécessaire mais aussi le plus fondamental. De là, en réfléchissant a posteriori, on s’aperçoit que toute démonstration, même la plus simple, repose fondamentalement sur un argument de confiance : elle reste une proposition émise dans le grand dialogue des hommes entre eux. Au demeurant, qu’est-ce qu’une démonstration probante ? Parmi les meilleurs esprits de notre temps, nombreux sont ceux qui se consacrent à l’élaboration de théories de la preuve, et ils ne semblent pas au bout de leurs peines. Bien plus, à mesure que la réflexion épistémologique progresse, la perplexité en la matière se fait plus profonde !

Pour résumer, je dirai que la raison se repère de façon élémentaire à la performance qui consiste à calculer. Le mot « logos » signifie raison, proportion, calcul. C’est donc la faculté de compter et de calculer qui se développe en capacité d’estimation et de pronostic. La raison est le calcul entendu au sens général. Les capacités naturelles et acquises de procéder à des raisonnements, au « calcul des raisons », sont comme les muscles de la raison. La faculté d’accorder intelligemment sa confiance, à des propositions formelles comme à des réalités matérielles, est la véritable adresse de la raison. Sans muscles, on ne peut rien faire. Mais le plus décisif est la façon dont on s’en sert, c’est l’adresse. On peut faire de grandes choses avec peu de muscles et beaucoup d’adresse, et tout gâcher quand des tas de muscles s’emploient à tort et à travers. L’intelligence qui exécute avec sûreté des calculs savants et des raisonnements hypothético-déductifs compliqués montre sa force. Celle qui évalue avec finesse la confiance qu’il convient d’accorder à des personnes ou des institutions données dans des circonstances données fait la preuve de son adresse. La raison se réalise dans le dialogue entre les êtres raisonnables que nous sommes, un dialogue qui consiste essentiellement en l’échange d’arguments de confiance. En somme, si la capacité de calculer et de déduire logiquement est la performance élémentaire de la faculté de raison, celle d’accorder sa confiance de façon raisonnable en est la performance par excellence.

L’élaboration de la confiance est le plus nécessaire métier d’homme. Cette élaboration est un processus rationnel et relationnel. La confiance est ce que l’un inspire à l’autre, avec une tension vers la réciproque, mais dans un échange qui suppose le plus grand respect de l’altérité et de la liberté. Ce qui ruine la confiance aujourd’hui est l’oubli de sa grandeur et de sa difficulté comme tâche à accomplir, comme « œuvre d’art » toujours à remettre sur le métier. Le slogan trop ressassé qui recommande de « faire confiance aux jeunes » finit par ne plus vouloir rien dire. Au nom de cette prétendue panacée, on en vient à faire n’importe quoi « au petit bonheur la chance », et l’on se vante de ses coups de chance : c’est absurde. Ce n’est pas rendre service aux jeunes, c’est manquer à les construire, que d’oublier avec eux l’intelligence de la confiance qui suppose un esprit critique assez en éveil, pour ne pas dire une dose raisonnable de méfiance. Sans méfiance, il n’est pas de confiance qui tienne. « Méfiez-vous des hommes » dit Jésus dans l’Evangile, c’est-à-dire défiez-vous de l’homme. D’ailleurs, qui d’entre nous pourrait se faire confiance à lui-même absolument ? Qui ne doit pas se défier de lui-même ? Une confiance absolue ne peut être donnée qu’à Dieu. La confiance est donc une relation qui se construit progressivement, qui s’ajuste au fil des événements et des expériences, qui se développe, se nourrit et se fortifie, qui peut grandir, en somme, mais sans jamais cesser d’être relative. Hélas, la méconnaissance de la raison comme cette faculté qui nous permet de faire confiance en vérité nous empêche de comprendre très concrètement notre responsabilité humaine, qui est par-dessus tout de construire et réaliser solidement la confiance entre nous. Nous sommes trop souvent tentés de démissionner de notre fonction d’éducateur en cédant à la relation affective. Certes, notre affectivité est engagée dans l’éducation, comme dans toute relation humaine. Mais l’éducateur doit subordonner ses sentiments à sa tâche d’éducation, en évitant notamment d’obtenir par le chantage affectif un résultat qui, de toute façon, ne serait qu’un leurre, une simple apparence d’éducation, parce que obtenue en dépit de ce qu’il s’agit surtout d’obtenir : la croissance en humanité de la personne éduquée. Il n’est rien d’irrationnel dans ce qui est humain. L’affectivité n’est pas la raison, mais elle n’est pas l’irrationnel. Autre est la raison, autre la volonté, autre l’affectivité, mais la personne humaine est une et entière. Notre être tout entier, en tant que raisonnable, est tout le temps engagé dans tout notre agir.

D’ailleurs, que veut dire « irrationnel » ? Par exemple : ne rien vouloir écouter, faire systématiquement le contraire de ce qu’on vous dit, rechercher l’échec, est-ce irrationnel ? En réalité, ces conduites relèvent d’une volonté sans doute mal inspirée, mais qui poursuit un certain objectif, ne serait-ce que celui de signifier son mécontentement. Elles sont donc indubitablement rationnelles ; bien calculées, elles atteignent leur but. Ou encore, on dit de quelqu’un qu’il a une autorité naturelle comme si c’était un être spécial, doué d’une constitution différente de celle du commun. Or, dans un groupe, si une personne parvient régulièrement à se faire écouter attentivement par les autres, son opinion comptera de plus en plus. Le dialogue rationnel est bien le fondement de l’autorité qui s’acquiert ainsi. Par la suite, un nouveau venu va percevoir cette autorité sans en connaître l’origine et néanmoins la reconnaître comme un fait qu’il pourra attribuer, par ignorance, à je ne sais quelle qualité mystérieuse de la personne. En réalité, l’autorité « naturelle » n’a rien d’irrationnel, elle est un aspect de cette confiance que l’on peut inspirer progressivement pour de bonnes raisons.

« Est-ce moi, le gardien de mon frère ? » demande Caïn à Dieu à propos d’Abel qu’il vient d’assassiner, suggérant ainsi que c’est Dieu qui a manqué à son devoir en ne le protégeant pas. En réalité, la réponse implicite est : oui, nous sommes gardiens les uns des autres, en raison même de notre création à l’image de Dieu. Nous sommes responsables les uns des autres, chacun de tous et tous de chacun. Mais cette responsabilité, comme la confiance qu’elle suppose, est une réalité concrète qui doit se construire et s’exercer dans la proximité : il faut aimer son « prochain ». Ce n’est que de proche en proche qu’on peut élargir la portée de sa responsabilité. C’est pourquoi opposer, par exemple, la prétention d’être « citoyen du monde » aux obligations découlant des solidarités régionales ou nationales est un délire catastrophique. Seul celui qui accepte concrètement son appartenance à une famille, à des groupements ou des associations, à un pays, à un continent, pourra se comprendre sans illusion comme membre de l’humanité et citoyen du monde. Il n’y a pas de construction de degré supérieur qui ne repose sur la solidité des constructions d’un degré inférieur. C’est pourquoi aussi le principe de subsidiarité est non seulement juste mais tout à fait nécessaire. Il est donc absurde et sans espoir de demander, par exemple, à de jeunes « sauvageons » de respecter le bien commun et l’environnement au nom de la citoyenneté française alors qu’ils n’ont pratiquement pas été éduqués dans un environnement proche de type familial puis scolaire. Cette prétention est déraisonnable comme est déraisonnable l’illusion rationaliste moderne tout entière.

Ainsi, la nécessité la plus urgente dans nos sociétés est-elle d’apprendre de nouveau l’art d’accorder sa confiance. C’est ce que la tradition appelle la sagesse. Bien entendu la sagesse suppose l’intelligence, la capacité de raisonnement, les « muscles de la raison », mais elle se nourrit nécessairement aussi de beaucoup d’expérience et ne s’obtient pas sans l’engagement de l’être tout entier : corps et âme, cœur et intelligence, affectivité et volonté, dans un constant effort de cohérence et d’esprit de responsabilité. L’intelligence dans tous ses états est nécessaire à ceux qui exercent des responsabilités, particulièrement lorsqu’il s’agit de s’occuper d’enfants, de jeunes, de personnes en difficulté ou de groupes sociaux compliqués. L’amour sans intelligence est le plus souvent mal inspiré. Et même, comme dit le pape dans sa dernière encyclique, « Il n’y a pas l’intelligence puis l’amour : il y a l’amour riche d’intelligence et l’intelligence pleine d’amour. » (fin du N°30)

Les chrétiens savent que tout le drame du monde vient du péché qui consiste essentiellement en la rupture de confiance entre l’homme et Dieu. Tout le mal vient de là. C’est pourquoi le salut est la restauration de la confiance en Dieu. En cette confiance qui se nomme foi le salut est atteint, vécu et expérimenté alors même que le mal est encore dans le monde et que l’homme le subit encore. Cette foi qui sauve est la réponse confiante à la confiance incroyable que Dieu nous a faite en nous donnant son Fils, c’est l’amour réveillé en nous par l’amour de Dieu révélé dans le Christ. Tel est le chemin de la confiance qui fait vivre pour toujours.