Dimanche 27 juin 2010 - 13e dimanche C

Les suiveurs ne sont pas dans la course, ou la volonté du père et la satisfaction de la mère.

1 Roi 19,16b.19-21 - Psaume 15,1.2a.5.7-10.2b.11 - Galates 5,1.13-18 - Luc 9,51-62
dimanche 27 juin 2010.
 

Les suiveurs du Tour de France, les véhicules motorisés de la caravane, ne sont pas classés à la fin de l’étape. Les coureurs aussi passent le plus clair de leur temps à suivre ceux qui sont en tête, c’est le principe du cyclisme. Mais il faut bien qu’ils acceptent de prendre le vent à leur tour. C’est un sport très dur, où l’on souffre beaucoup. Ceux qui le pratiquent se demandent parfois pourquoi ils le font, pour quel motif ils se sont mis dans cette galère.

Dans la vie, deux motivations sont essentielles : faire la volonté du père, faire la satisfaction de la mère. Les polarités sont schématiques, la répartition des rôles peut varier, mais, en principe, la mère manifeste à son enfant la satisfaction qu’il soit vivant, tout simplement, tandis que le père édicte les règles à respecter. La loi ne doit pas être trop dure, car personne ne peut l’observer parfaitement. Et celui qui se décourage risque de choisir la transgression systématique, en la valorisant comme expression de sa liberté, ce qui est encore une façon de se justifier. Les deux rôles doivent être tenus de façon assez harmonieuse pour inviter à une vraie liberté vivante. À l’âge de l’adolescence, on peut trouver un ami auquel on se vouera au point qu’il remplace presque père et mère : il devient l’étalon du bien et du mal et son approbation est recherchée par-dessus tout. Le risque est grand alors d’attraper un mauvais ami comme on contracte une vilaine maladie. C’est pourquoi dans le temps les parents confiaient prudemment les adolescents à de bons maîtres.

Hier, nous avons vécu une grande célébration des ordinations à Notre-Dame de Paris. À ce propos, je me rappelle un responsable du discernement qui expliquait comment il procédait. À tout jeune candidat, je demande si sa démarche procède surtout de son désir personnel ou de celui de sa mère. S’il répond : « De moi-même », je me méfie, tandis que si c’est « De ma mère », je suis plus tranquille. En effet, les désirs de l’homme sont changeants, tandis que le projet de la mère pour son fils s’inscrit en lui durablement. Dans cette réflexion il y a sûrement de la provocation, mais aussi de la sagesse.

Aujourd’hui, nous voyons Jésus sur le point d’accomplir sa vocation de Prêtre. Il approche de Jérusalem où, librement, il s’offrira sur la croix. En ce sacrifice, il sera la victime, mais aussi le prêtre qui offre et le Dieu à qui le sacrifice est offert. Comment en est-il venu là ? Par un itinéraire d’homme, semblable aux nôtres. Jésus, comme nous, a connu tous les stades de la croissance et de l’éducation que je viens d’évoquer. On comprend, dès lors, que Dieu lui ait préparé une mère parfaitement sainte, et un père sur la terre de toute confiance. Cela ne l’a pas empêché de déconcerter ses parents par ses choix à l’adolescence, et plus encore dans sa vie publique. Aujourd’hui, nous le voyons déconcerter aussi ceux qui veulent le suivre ou qu’il appelle à le faire.

Certes, la proximité de la croix induit un climat d’urgence qui explique largement le caractère intransigeant des exigences du Christ. Mais, il y a plus. Rappelez-vous l’évangile de dimanche dernier qui précède de peu celui d’aujourd’hui dans le livret de Luc : « Jésus priait dans sa solitude et ses disciples étaient avec lui ». Ce paradoxe s’éclaire à la lumière d’une parole du Seigneur en saint Jean : « Pour moi j’ai une nourriture que vous ne connaissez pas : faire la volonté de celui qui m’a envoyé ». En réalité, Jésus est le seul qui parvienne à faire la volonté du Père. Pourtant, il accepte que ses disciples soient avec lui, dans leur fragilité et leur faillibilité, avec leurs péchés.

Pour nous, donc, il est essentiel de renoncer à nous croire capables de « suivre » Jésus comme l’homme qui lui déclare « Je te suivrai partout où tu iras ». En général, c’est un piège mortel pour un enfant que de s’enfoncer dans l’illusion d’être parfaitement satisfaisant : attention à la mère qui tend ce piège sans s’en rendre compte et au père qui ne parvient pas à le déjouer avec autant de fermeté que de douceur ! Qui s’imagine pouvoir suivre Jésus sûrement, quitte à subir mille morts si nécessaire, se fait illusion. Nos repères essentiels sont les préceptes de la parole de Dieu et la satisfaction de notre sainte mère l’Église, mais cela ne nous dispense pas du difficile métier d’homme et de disciple : si nous courons le plus souvent sur les traces des maîtres qui nous sont donnés, à la bonne heure ! Mais nous ne pouvons refuser toujours de prendre le vent, de courir les risques de celui qui prend la tête à son tour. Le Seigneur n’envoie-t-il pas souvent les siens en avant de lui-même ?

Fragiles et pécheurs, « déterminés » par nos origines et notre environnement, pécheurs tant que le Christ ne sera pas accompli en nous, nous n’en sommes pas moins responsables de notre existence. Il nous faut courir avec Jésus l’épreuve de la liberté et de la croix, forts seulement d’une certitude : qu’il a donné sa vie pour sauver la nôtre.