Dimanche 1er août 2010 - 18e dimanche C

Et maintenant, que vais-je faire ? Le temps passe vite pour les vieux. Pour les jeunes, la retraite est loin. Sauf si.

Qohélet 1,2 et 2,21-23 - Psaume 89,3-6.12-14.17 - Colossiens 3,1-5.9-11 - Luc 12,13-21
dimanche 1er août 2010.
 

Et maintenant, que vais-je faire ?

Dans la chanson, celui qui pose la question est jeune, sans doute, puisqu’il précise : « que vais-je faire de tout ce temps, que sera ma vie ? ». Pour un vieux, c’est différent. Il se demande plutôt : qu’ai-je fait de tout ce temps, qu’a été ma vie ?

Dans le rétroviseur de la vieillesse, la vie paraît si logique. Comme s’éclaircit alors l’enchaînement des faits et des événements : les plans bien conçus, les choix judicieux et les coups de chance ; mais aussi les erreurs funestes, le temps perdu et les occasions gâchées. Ah, comme tout aurait été différent si seulement... Nombreux sont ceux qui peuvent pleurer, et pleureront encore avec Verlaine : « Dis-moi, toi que voilà, qu’as-tu fait de ta jeunesse ? »

La jeunesse, pourtant, n’est-elle pas ce qui passe le plus vite ? Pas quand on y est. Conscience de la précarité de toutes choses, et surtout de l’amour qui tourmente et qui presse, qui enivre et affole, qui déçoit et désole. Incertitude de soi et des autres, certitudes dur comme fer des convictions trop neuves, et fragiles aussi comme l’argile de l’enfance encore si proche. Valeur de l’instant qui peut se payer du prix le plus fort : la mort pensée comme rien. Poids de la vie parfois insupportable, aussi à cause de la légèreté de l’être, insoutenable évidemment, comme l’a si bien compris et écrit Milan Kundera.

Le temps est l’espace de l’angoisse, sauf quand nous le maîtrisons, comme tente de le faire le riche de la parabole, projetant d’agrandir ses greniers pour assurer sa retraite. Mais la suite montre à quel point cette maîtrise peut se révéler illusoire. En effet, les aléas de la vie et de la grande histoire déjouent souvent les plans les plus légitimes et les mieux ourdis. Que les débauchés et les étourdis récoltent le fruit amer de leur folie, cela nous semble assez normal. Mais que les plus sages et les plus prudents d’entre nous soient fauchés, par exemple, au seuil de leur retraite si méritée et bien préparée, voilà qui nous fait douter de la justice immanente. Et Dieu sait que cela arrive ! C’est ce genre d’expériences, d’ailleurs, qui inspire la fameuse sentence de l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité ».

En réalité, le mot dont use ici Qohélet, l’hébreu hèvèl, signifie la buée qui se dissipe à peine émise, comme l’haleine d’un vivant en hiver. Telle est aussi la durée de nos jours au regard de l’infini du temps qui les recouvre, dans la fugacité de nos existences passagères. Le nom d’Abel, le deuxième fils d’Ève, est en hébreu identique à ce « hèvèl » qui veut dire aussi « rien » et « vain ». Le juste Abel, en effet, ne semble « rien » dès sa naissance déjà pour sa mère qui s’était glorifiée de son aîné, et il sera fauché en pleine jeunesse par la violence envieuse de son frère.

Face au scandale de l’injustice du monde où le juste meurt comme le criminel, où le malheur frappe l’innocent tandis que son oppresseur prospère, l’homme oscille d’abord entre l’inconscience et la révolte, puis entre l’oubli dans l’ivresse et le fatalisme. Que cela soit clair, aucune de ces attitude ne rend gloire à Dieu, aucune d’elles n’est digne de l’homme créé à son image. Dieu qui est Sagesse et Providence ne joue pas avec la précarité de nos vies et l’injustice du monde, il les supporte afin de nous en délivrer.

Mais la parabole ne montre-t-elle pas un Dieu qui foudroie le riche insensé la nuit même ? Certes, les écoles de guerre d’aujourd’hui enseignent que foudroyance et imprévisibilité sont les caractéristiques de la stratégie des temps postmodernes. Mais le Seigneur est doux et humble de cœur. Les horreurs et les coups durs qui s’abattent sur nous ne sont pas le fait de Dieu, mais du Mauvais. Seulement, Dieu fait qu’il puisse en sortir un bien pour nous, si nous les recevons en lui.

Le riche est aussi sa propre victime. Avez-vous remarqué qu’il n’a personne d’autre que lui-même pour délibérer ? « Que vais-je faire ? » se demande-t-il comme un homme qui a un gros problème. Pourtant, s’il avait femme et enfants, ou même seulement des amis, il n’aurait guère souci de savoir comment faire usage de sa fortune. Surtout s’il avait une femme. Cet homme est seul, il ne veut partager sa vie avec personne, voilà sa folie.

Tout instant de notre vie nous est offert en partage par Dieu : si nous le vivons avec lui, il en fait une pépite d’éternité. Vous savez le bonheur du mariage : c’est de vivre ensemble et l’un pour l’autre tous les moments et les projets de la vie. Or, par le Christ, il nous est donné d’entrer dès aujourd’hui dans la lumière des Noces de l’Agneau qui s’annoncent et que nous célébrons déjà dans son Eucharistie.

Vivons donc tous les moments et les projets de ce monde ensemble avec Dieu, l’un pour l’autre dans l’Esprit de Jésus Christ. Disons-lui à tout instant : qu’allons-nous faire ensemble de tout ce temps que tu nous donnes, que sera notre vie avec toi ? Alors nous serons saufs de la révolte, de l’ivresse triste et du fatalisme. Si le Christ nous libère du désespoir de ce monde, ni la jeunesse ni le grand âge ne nous empêcheront de vivre le temps qui passe comme celui qu’il nous donne pour nous aimer dans l’éternité.