Dimanche 15 août 2010 - Assomption de la Vierge Marie

La Vierge Marie a-t-elle parlé le mamané ?

Apocalypse 11,19 et 12,1-6.10 - Psaume 44,11-16 - 1 Corinthiens 15,20-27a - Luc 1,39-56
dimanche 15 août 2010.
 

La Vierge Marie a-t-elle parlé le mamané ? Sûrement ! Et même, je crois qu’elle le parle encore maintenant. En effet, il s’agit d’un mot forgé par un anthropologue africain pour désigner cette sorte de langue musicale dont usent les mères pour parler amoureusement à leur nourrisson. Par-delà la diversité des cultures et des époques, selon lui, on retrouvait partout le même jeu d’inflexions et d’intonations qui modulent le nom de l’enfant, les mots doux et les encouragements à téter qu’elle lui prodigue.

Le mamané serait donc le langage à la fois le plus universel et le plus intime, unique pour chaque couple mère-enfant et pourtant commun à tous ceux qui furent nourris par leur maman, c’est-à-dire pratiquement l’humanité entière. Un médecin exerçant en PMI (Prévention Maternelle et Infantile) me racontait récemment qu’elle venait de rencontrer le cas d’une femme dépressive, inquiète parce que sa petite fille ne grossissait pas. Avec la psychologue du service, elles lui demandèrent d’assister à une tétée. Le bébé ne suçotait le sein que du bout des lèvres. Mais chaque fois qu’une des praticiennes lui adressait la parole, elle s’en emparait goulûment. Elles purent alors expliquer à la maman qu’il fallait parler à sa petite fille, ce qui fut fait. Moyennant quoi, le bébé prit du poids aussitôt.

Que signifie en effet le mamané sinon « Vis ! », comme il est dit dans la belle métaphore qu’on trouve au livre d’Ézéchiel (Éz 16,6 - lecture de la messe de vendredi dernier) où le Seigneur dit son amour d’élection pour Jérusalem. L’aphorisme selon lequel aimer, c’est vouloir que l’autre vive, plonge ses racines dans ce texte splendide. Mais pourquoi cette injonction serait-elle nécessaire à un tout petit ? Parce que le doute est possible. Dans le cas d’une mère dépressive, il est même terriblement évident. Et pourquoi le doute ? À cause du dragon rouge feu, bien sûr.

L’Apocalypse nous parle comme à des enfants, à coups d’images foisonnantes et colorées. Certains sont tentés de s’en moquer, comme du mamané qu’on caricature souvent en minauderies fades. Mais les modulations vocales d’une mère pour son bébé n’ont rien de ridicule quand elles sont authentiques. Les réalités merveilleuses ou terribles qui structurent notre humanité sont les mêmes pour les petits et pour les grands, qu’on les mette en concepts rigoureux, qu’on les chante ou qu’on les dise en images simples.

Le Mal, le dragon rouge feu, est ennemi de la vie. Nous étions tombés aux mains de ce démon, mais Dieu ne nous a pas abandonnés. De toutes les manières, il s’ingénie à démentir les suggestions de mort et les ricanements sceptiques qui nous cernent et nous poursuivent. « Vis !, parce que je t’aime » est une parole que Dieu confie à toute mère de dire à son enfant. Ainsi Marie fut pour Jésus bébé la voix du Père éternel. Telle est cette révélation faite aux tout-petits que le Père a cachée aux sages et aux savants et pour laquelle Jésus a exulté dans l’Esprit.

Jean-Baptiste l’entendit dans le sein de sa mère, Élisabeth, et il ne l’a jamais oubliée, jusqu’à donner sa vie pour la vérité. C’est pourquoi, fœtus blotti dans l’obscurité du sein maternel ou prophète redoutable, roi, juge, évêque ou pape, ce n’est qu’en tout-petit que l’on reçoit la parole la plus simple et la plus profonde, la plus incroyable et la plus nécessaire, celle de Dieu qui déclare son amour à tout enfant des hommes et sa volonté de le faire vivre pour toujours. Et cette parole est confiée pour chacun d’eux à la mère Église, qui la prononce sur les fonts baptismaux et la répète en toute occasion pour qui ne se lasse pas de l’entendre. Et cette parole est confiée à la Vierge Marie pour chacun des frères de Jésus qui a donné sa vie pour tous les enfants des hommes.

C’est lui, le Ressuscité, qui déploie sa puissance de vainqueur de la mort pour nous faire vivre aujourd’hui, comme nous avons entendu saint Paul nous l’affirmer. C’est lui qui nous désigne aujourd’hui sa sainte Mère en l’élevant dans la gloire du ciel où il règne avec le Père et l’Esprit Saint. Dieu en a fait la mère de tous les vivants, et il n’est certes pas ridicule de l’écouter sans se lasser nous murmurer au cœur les mots d’amour qu’elle a formés pour son divin bébé. C’est ce qui arrive chaque fois que nous prions, reprenant les mots d’Élisabeth, le « Je vous salue Marie », le formant une fois ou le répétant à l’envi, pour reprendre courage et confiance en la vie.

Du berceau au seuil de la tombe, « à l’heure de notre mort », la toute sainte élevée au ciel avec son corps et son âme à la fin de sa vie terrestre nous le répète : qui écoute et accueille l’amour de Dieu pour lui, par la grâce de notre Seigneur Jésus Christ, trouve la force et la joie de vivre l’heure présente, merveilleuse ou terrible, et l’espérance de vivre à jamais dans la béatitude de Dieu lui-même. Cette espérance ne trompe pas : ce que Dieu a promis, il nous en donne le gage dans l’Assomption de Marie. Tous ensemble, écoutons-la aujourd’hui nous parler le mamané et tressaillons d’allégresse avec le Seigneur et le Précurseur, comme un seul tout petit que Dieu a choisi pour le sauver et le glorifier sans fin.