Dimanche 22 août 2010 - 21e dimanche C

La nationalité doit-elle se mériter ? ou Les animaux étaient-ils à l’étroit dans l’Arche ?

Isaïe 66,18-21 - Psaume 116 - Hébreux 12,5-7.11-13 - Luc 13,22-30
dimanche 22 août 2010.
 

En tout cas, il n’est pas de nationalité sans nation. Un territoire et des institutions, une histoire et des traditions la définissent, mais aussi un projet. Sans vision de son avenir, une société autant qu’un individu n’est qu’un navire sans cap, un flotteur à la dérive qui s’échoue sur le premier écueil de rencontre et sombre.

Le débat est sensible en ce moment pour les Français. Il l’était aussi pour les Juifs au temps de Jésus. Savez-vous qu’on écrit « juif » avec une minuscule quand il s’agit de religion, mais avec une majuscule si l’on désigne ainsi le ressortissant d’une nation ? Théoriquement, au regard du droit international, il n’y a plus depuis l’antiquité de nation juive (ici, « juive » est adjectif, et prend donc une minuscule !), ce qui constitue un problème structurel de définition pour le moderne État d’Israël.

La question posée à Jésus sur son chemin vers Jérusalem suppose que l’appartenance au peuple élu ne vaut que pour ceux qui en sont dignes. C’est encore une question piège. Comment ne pas soutenir la nécessité, pour quiconque porte le nom de juif, ou de chrétien, de s’efforcer d’accomplir ce qu’il signifie ? D’un autre côté, le Christ ne va-t-il pas à Jérusalem justement afin de donner sa vie pour le salut de tous les hommes, non seulement les juifs, qu’ils soient vertueux et pieux ou pécheurs patentés, mais aussi la multitude maudite des païens ?

À propos, j’ai entendu dire, comme objection à la résurrection des morts, qu’il n’y aurait pas de place sur la terre pour porter l’humanité entière depuis qu’elle existe. Mais, dites-moi, y avait-il assez de place dans l’Arche ? En volume, notre église est trois ou quatre fois plus grande, et je doute qu’elle puisse contenir tous les animaux de la terre, même juste un couple de chaque espèce. Comment Noé s’est-il donc débrouillé ? Il faut bien que Dieu ait fait un miracle. Lequel ? Par exemple : de l’extérieur, on voyait un bâtiment de taille modeste, mais sitôt à l’intérieur s’ouvrait un espace grand comme le monde.

L’Arche, c’est l’Église. Vue de l’extérieur, elle apparaît souvent petite, voire mesquine. Mais qu’on y entre et l’on voit s’ouvrir un monde immense et nouveau, plus grand mille fois que l’ancien. En effet, son projet est d’accueillir toute l’humanité en son sein maternel pour la conduire au port du salut. Les passes qu’il faut franchir pour entrer au refuge sûr sont toujours resserrées, pour mieux garder le calme des bassins intérieurs contre les flots furieux de la mer qui le jalousent. « Ad augustam per angustam », dit l’adage latin : on parvient au saint des saints par des voies étroites. « Angusta », littéralement « étroite », donne angoisse en français. La porte étroite, c’est la croix du Christ, lui qui connut l’angoisse de sang au soir de sa passion et la mort atroce avant la gloire de la résurrection.

Voilà l’histoire et les traditions de l’Église, race choisie, nation sainte et peuple élu qui reconnaît cette même vocation chez les juifs d’hier et d’aujourd’hui. Ses institutions sont fermes, malgré la faiblesse et le péché de ceux qui les servent, malgré leur humanité blessée, grâce au Fils de l’homme qui les a fondés et ne les a jamais abandonnés. Quant à son territoire, il est mystérieux, grâce à Dieu ! Personne en effet ne peut empêcher le Puissant de rejoindre ses enfants perdus là où il se trouvent, d’une manière que lui seul connaît. Pourtant, il a donné à Pierre et aux disciples les clefs du Royaume : qu’il ouvre, et nul ne fermera, qu’il ferme, et nul n’ouvrira. C’est afin que l’Église ne se perde, comme une barque à la dérive convoitée par les écueils de ce monde.

Qui donc est dans l’Église ? Sûrement en tout cas quiconque consent à la foi de son baptême dans l’assemblée des fidèles, à la messe du dimanche où elle célèbre l’Eucharistie du Ressuscité, et se conduit en conséquence. Personne n’a mérité la nationalité dans le peuple saint qui se reçoit ainsi. Mais tous doivent l’honorer en mettant l’Évangile en pratique, en reconnaissant qu’ils doivent le faire, en confessant leurs péchés de ne pas l’avoir fait. C’est pourquoi Jésus dit : « Efforcez-vous ! »

Et la première manière de s’efforcer pour l’Église entière, c’est de s’employer généreusement à proclamer l’Évangile à toute créature sous les cieux. En effet, si le Père a trouvé bon de confier le Royaume au petit troupeau que nous sommes, c’est afin que nous renoncions à nous-mêmes, corps et biens, sur la terre pour mieux annoncer au monde notre merveilleuse adoption. Car la même élection doit faire de nos frères humains de toutes langues, ethnies et cultures nos concitoyens dans les cieux pour l’éternité.