Dimanche 5 septembre 2010 - 23e dimanche C

Un jour un gars a refusé de porter son sac Ou « celui qui a coupé la corde »

Sagesse 9,13-18b - Psaume 89,3-6.12-14.17 - Philémon 9b-10.12-17 - Luc 14,25-33
dimanche 5 septembre 2010.
 

Un jour un gars a refusé de porter son sac. Consternation, négociations, rien à faire. S’il était blessé ou malade, on comprendrait. On irait sans histoires jusqu’à le porter lui-même. Mais là, que faire avec le perturbateur : porter son sac ou l’abandonner sur place, le laisser tomber ou lui casser la figure ? Aucune de ces hypothèses n’apparaît vraiment comme une solution.

En fait, ce genre de crise ouverte se produit rarement en randonnée. Ce n’est pas l’esprit. Mais en entreprise, en famille, dans la société en général, les accusations volent bas et tombent dru de profiter du groupe en ne faisant rien soi-même. Et elles ne sont pas toujours sans fondement. On en connaît, des gens qui non seulement ne portent rien mais se laissent porter par les autres, tranquillement !

Il me semble que l’injonction de Jésus à porter sa croix relève d’abord de cette nécessité simple que chacun prenne sa part de la charge commune, à commencer par ses propres affaires. Chacun son sac, donc, c’est la première condition pour que le groupe se porte bien. Sur cette base peut se construire la solidarité qui conduit à tous les dévouements, jusqu’à porter le malade ou le blessé, et de bon cœur encore ! Mais si quelqu’un ne veut pas jouer le jeu, tout s’arrête.

Sans doute, on ne demande pas au randonneur avant le départ de signer qu’il restera solidaire du groupe même en cas de coup dur pouvant mettre sa vie en danger. Pourtant, cet engagement est implicite. Il est même très clair pour les alpinistes : on n’abandonne jamais un compagnon de cordée, quel que soit le péril dans lequel on se met soi-même. À ce sujet une fameuse histoire vraie court dans le milieu. À la redescente d’un sommet, Simpson se casse la jambe. À cette altitude, c’est la mort assurée. Pourtant son compagnon décide de le descendre au bout d’une corde, palier par palier. Mais à un moment, Simpson reste suspendu dans le vide, hors de vue de Yates qui ne peut plus rien faire. Plutôt que de mourir certainement lui aussi, il coupe la corde, puis rejoint le refuge où il annonce la mort de son compagnon. Or, ce dernier parvient lui aussi, après trois jours de calvaire incroyable, à s’en tirer. Par la suite, il dira que, à la place de son compagnon il aurait agi comme lui. Mais, pour certains dans le milieu, Yates reste « celui qui a coupé la corde ». Eût-il mieux valu qu’il choisisse de geler sans bouger ? N’est-il pas préférable de sauver un homme, même s’il s’agit de soi-même ? On peut en discuter. En tout cas, il est bon d’y réfléchir : qu’auriez-vous fait à sa place ?

On ne peut savoir jusqu’où chacun ira dans la solidarité inscrite au principe du groupe. Mais, ce qui est sûr, c’est que celui qui refuse même de porter son sac dénie ce principe à la racine. S’il s’agit d’une aventure où les risques sont potentiellement vitaux, une telle rupture de cohésion est intolérable pour l’équipe. Même lorsque les enjeux sont moins radicaux, les attitudes d’indépendance provocatrice sont un poison pour le corps social. Chacun de nous pourrait s’interroger utilement sur son positionnement en la matière dans sa famille, son entreprise, son pays, l’humanité.

Au fait, vous êtes-vous déjà posé la question à propos de l’Église ? Car cette parole du Christ que nous venons d’entendre se réalise concrètement dans la façon dont nous vivons la solidarité avec son corps qui est l’Église. Acceptons-nous au moins de porter notre sac ? Avec nos affaires personnelles, comme la prière et la formation nécessaires à notre vie spirituelle, mais aussi peut-être un peu du matériel commun, comme telle ou telle responsabilité ou participation à un service ? Si nous ne faisons pas ce minimum de bon cœur, comment croire que nous sommes attachés au Christ plus que tout ? Que chacun s’assoie et réfléchisse.

Vous avez entendu l’évangile : la solidarité en Christ doit l’emporter sur toute autre, familiale, amicale ou sociale. Il ne s’agit pas d’affaiblir ces solidarités pour pouvoir plus aisément considérer que nous mettons l’attachement à Jésus au-dessus d’elles. Cette façon de mettre la barre moins haut ne serait qu’une stratégie de nivellement par le bas indigne d’un véritable disciple. Au contraire, à la suite du Christ on saura s’attacher véritablement - « à la vie, à la mort » -, à ses parents, à ses amis, à ses compagnons de route... et à soi-même ; et pourtant l’on recevra la grâce de pouvoir renoncer à tout cela, si nécessaire, à cause de l’attachement au Christ Jésus, lui qui nous a tous portés sur la croix.