Dimanche 3 octobre 2010 - 27e dimanche C

« Arbre, va te planter dans la mer ; allez, hop ! » : il faudrait être gonflé pour dire cela en vrai.

Habacuc 1,2-3 et 2,2-4 - Psaume 94,1-2.6-9 - 2 Timothée 1,6-8.13-14 - Luc 17,5-10
dimanche 3 octobre 2010.
 

Supposez qu’un type chauffé à blanc par un coach et une équipe d’enfer ose tenter le coup à fond. Eh bien moi je crois que l’arbre resterait de bois, pas vous ? Le pire, d’ailleurs, serait qu’il commence à obéir : vous imaginez la panique ! Entre la perspective de la honte quasi certaine de l’échec et la terreur à l’idée d’un invraisemblable succès, je pense que tout homme raisonnable se dégonflerait. D’ailleurs, à ma connaissance, ni le Seigneur lui-même, ni aucun de ses principaux saints ne l’a fait. Alors pourquoi Jésus répond-il ainsi à ses Apôtres qui lui demandent une augmentation de foi ? En fait, c’est parce qu’ils voudraient surtout un supplément d’assurance en eux-mêmes. Or, le problème est de ne pas se tromper sur la foi, ni sur l’assurance. Sur ces deux points, une méprise est possible, c’est pourquoi il faut écouter attentivement ce que dit Jésus.

La traduction liturgique dit de parler « au grand arbre que voici », ce qui est assez sage. En effet, le texte grec porte bien un nom précis, sukaminos, mais on ne sait pas ce que c’est comme espèce végétale. Quand les traducteurs tentent mûrier, sycomore ou figuier, ce sont de simples conjectures. Même « grand » est une supposition. Ce qui est sûr, en revanche, c’est la précision : « que voici ». Autrement dit, le Christ désigne aux Apôtres ce qu’il s’agit d’appeler à se déraciner et à aller se planter dans la mer, quelque chose qui doit donc se présenter avec évidence à leur vue. De quoi s’agit-il donc, mes amis, sinon du Seigneur lui-même !

Jésus est le Fils de Dieu qui, en s’incarnant, est venu se planter dans l’histoire et la généalogie des hommes, une réalité pleine de violence, de démons et d’injustice, comme la mer au regard de la symbolique biblique. Et, pour cela, il s’est d’abord comme déraciné de sa divinité : il s’est « vidé de lui-même » dit la lettre aux Philippiens. Et ce mouvement s’est accompli sur la croix dont, par son sacrifice, il a fait l’arbre de vie. Se vider de soi-même au lieu de se gonfler, là est toute la question.

Il s’agit pour les Apôtres, comme pour nous tous, de disparaître de nous-mêmes pour laisser Dieu y prendre toute la place. Et ce mouvement a deux aspects. Le premier, c’est la graine de moutarde, cette graine plantée en nous au jour de notre baptême, qui doit devenir ce grand arbre ; c’est-à-dire que le Christ lui-même doit passer en nous du stade de germe à la pleine stature de la croix glorieuse. C’est l’enjeu de notre conversion progressive : le Fils de Dieu pousse en nous à mesure que nous lui laissons la place en rejetant le péché et en renonçant à nous-mêmes.

La croissance de notre foi n’est donc pas une aggravation de nos certitudes intellectuelles ou de notre prétention à avoir toujours raison, mais un abaissement de notre orgueil qui laisse place à la Vérité elle-même qui est le Christ. Les hommes raisonnables savent bien que foi ne peut se réduire à la rationalité. La foi n’existe vraiment que dans une vie qui se donne à la suite du Christ. C’est pourquoi le pape Benoît XVI peut dire qu’à certains moments, « lorsque le visage de Dieu semble se cacher, croire est difficile et coûte un grand effort. » Beaucoup s’imaginent croire très fort alors qu’ils n’en savent rien encore, puisqu’ils n’ont pas été éprouvés. En somme, ce ne sont pas forcément ceux qui déclarent leur foi avec le plus d’aisance qui croient le mieux.

Le deuxième aspect, c’est que l’Esprit Saint est donné à ceux qui croient au Christ. Et là aussi une confusion est possible. Qui est plein de lui-même, c’est-à-dire gonflé de rien, peut parfois passer pour quelqu’un qui serait rempli de l’Esprit Saint. Mais le souffle de l’Esprit, ce n’est pas du vent comme en font les importants de ce monde. C’est une brise légère dont le silence apaise les cœurs et fortifie les faibles pour qu’ils puissent rendre témoignage à celui qui a donné sa vie pour tous. C’est la vraie récompense de ceux à qui Dieu a fait l’honneur de les choisir pour serviteurs. Quand ils ont fait ce qu’ils devaient, ils ne se gonflent pas d’importance en réclamant de la reconnaissance, ils se savent devenus inutiles, et non moins aimés du parfait Serviteur, le Fils unique du Père.

Ne nous y trompons pas, frères : la véritable manière d’obéir à la parole du Seigneur n’est pas de rêver d’esbroufe et de coups fumants, tous ces prestiges du monde auxquels il faut plutôt renoncer de grand cœur. La vraie manière de répondre à la Parole que nous avons entendue est plutôt de nous jeter aux pieds du Christ en croix pour lui demander grâce : « Viens en aide Seigneur, à notre peu de foi et prends pitié de nous qui sommes pécheurs. » Cette humilité qui dégonfle toutes nos prétentions est la vraie foi des pécheurs, celle à laquelle Dieu répond en donnant son Esprit pour le pardon de nos péchés et la croissance en nous de son Fils bien-aimé.