Dimanche 10 octobre 2010 - 28e dimanche C

Quand le handicap devient un avantage et l’avantage un handicap

2 Rois 15,14-19 - Psaume 97,1-4a.6b - 2 Timothée 2,8-13 - Luc 17,11-19
dimanche 10 octobre 2010.
 

Vous connaissez le cas de ce coureur amputé des deux jambes, mais dont les prothèses lui permettraient de rivaliser avec les meilleurs sprinters de la planète... si elles n’étaient interdites par le règlement !

Le cas du Samaritain de notre évangile est semblable. Non content de souffrir de la lèpre, il se trouve appartenir à un groupe ethnique considéré comme dégénéré par le peuple juif. Doublement disqualifié, il est l’impur par excellence, si l’on ose dire. Et voilà que ses malheurs deviennent une chance inouïe. D’abord il fait le dixième avec les neuf juifs, comme on fait le quatrième au bridge ou à la belotte : dans la nécessité, on prend ce qu’on trouve. Pour constituer une communauté de prière, en effet, les juifs doivent être dix hommes. Mais pour considérer qu’un Samaritain c’est mieux que rien il faut vraiment qu’ils soient tous lépreux ! En tout cas, c’est bien en corps constitué priant qu’ils s’adressent à Jésus, à distance et d’une seule voix, pour le supplier de les prendre en pitié.

Mais la guérison de sa lèpre laisse le Samaritain toujours interdit de Temple. À la différence de ses compagnons qui n’ont qu’à se montrer aux prêtres pour se faire réintégrer dans la communauté cultuelle d’Israël, lui ne peut guère que retourner voir Jésus. Or, c’est justement ainsi qu’il entre pleinement dans le salut de Dieu promis à Israël, ce dont il ne pouvait avoir idée. Ainsi, par un concours de circonstances extraordinaire, c’est lui, le plus perdu, qui se retrouve sauvé !

En somme, le Samaritain félicité par Jésus n’a pourtant aucun mérite. Seulement, le handicap d’être lépreux lui ayant valu, première chance, de faire partie du groupe qui rencontre Jésus, celui d’être Samaritain devient son avantage décisif sur ses compagnons guéris comme lui. Préférant remercier Jésus plutôt que d’aller à Jérusalem, il se voit crédité par le Seigneur d’avoir « rendu gloire à Dieu ». À l’inverse, les neuf autres se retrouvent implicitement disqualifiés pour n’être pas revenus, alors qu’ils ont simplement accompli ce qu’ils devaient selon la Loi, et que d’ailleurs Jésus leur avait commandé de faire !

Nous reconnaissons dans cet épisode le schéma évangélique du renversement des situations qui prenait dans l’épisode du riche et de Lazare un tour particulièrement dramatique. Mais, autant le riche de la parabole pouvait se voir accusé de manquer à l’obéissance de la Loi en laissant son frère dans la misère, autant nos neuf lépreux semblent ici victimes de leur fidélité. C’est un comble ! Mais nous pouvons comprendre que c’est bien ce qui s’est passé pour la plupart des juifs à l’époque du Seigneur, comme le même évangéliste Luc nous le relate dans les Actes des Apôtres. Les pécheurs et les païens qui s’étaient rapprochés des juifs, notamment les craignant Dieu et les prosélytes, sont entrés dans la communauté chrétienne d’autant plus facilement que l’Église a rapidement décidé de les dispenser de la circoncision et de l’obéissance à la loi de Moïse pour hériter de l’Alliance. En revanche, beaucoup de juifs en ont été scandalisés et se sont écartés de la communauté chrétienne par fidélité à la Loi de Moïse, pensaient-ils. Situé au cours de la dernière montée de Jésus à Jérusalem, notre épisode est donc une prophétie de l’événement de Pâques et de la première évangélisation. Cette prophétie est en effet aussi celle de la Pâque : tous les hommes sont purifiés en l’absence de Jésus, ou plutôt, c’est en leur absence que Jésus les purifie, lorsqu’il offre son sacrifice sur la croix alors qu’aucun d’eux ne peut s’y associer.

À première vue, ce chassé-croisé entre les neuf juifs et le Samaritain, entre les fidèles et les pécheurs, entre Israël et les païens, paraît très injuste et même absurde. À quoi bon faire entrer les impies dans l’Alliance s’il faut pour cela en faire sortir les premiers titulaires ? Et comment dire que ce peuple a été choisi par amour s’il était voué à un rejet inéluctable ?

En fait, nous devons comprendre qu’il s’agit plutôt d’un relais comme d’une cordée en montagne : chacun à son tour « assure » l’autre pour qu’il puisse le rejoindre et le dépasser. Le Samaritain lépreux est accueilli dans le groupe des juifs, moyennant quoi il peut bénéficier avec eux de la guérison par Jésus, et même les dépasser en entrant dans « l’Eucharistie » (car c’est le mot du texte grec pour dire qu’il est revenu « en lui rendant grâce »). Notre espérance est que nous atteignions tous à la fin le sommet, membres du peuple de la première Alliance aussi bien que païens, par la grâce de Jésus qui est mort pour sauver tous les hommes. Mais le chemin vers cet heureux dénouement est encore long, et il dépend de nous les chrétiens, baptisés et donc purifiés en Christ.

Nous qui venons à la messe, qui prenons part à l’Eucharistie, nous sommes comme le Samaritain guéri. Nous devons reconnaître que ce qui nous est arrivé, avec la purification par le baptême dans la mort et la résurrection du Seigneur Jésus Christ, est un bonheur que nous n’avions absolument pas mérité. Nous devons remercier Dieu pour les juifs, pour nous avoir donné l’Alliance avec Israël sans laquelle il n’y aurait pas de chrétiens. Et aussi pour les païens, eux qui ne le savent pas, parce que Dieu les a sauvés par son Fils. Et nous devons mettre toute notre énergie à leur annoncer cette Bonne nouvelle, si seulement nous y croyons, si nous avons la foi de notre baptême ! C’est ainsi que nous rendrons gloire à Dieu en vérité, lui qui nous a sauvés par son Fils Jésus Christ : là où le handicap était infini, parce que le péché avait abondé, il a fait surabonder la grâce, il nous a donné l’avantage inouï de devenir fils de Dieu.