Dimanche 17 octobre 2010 - 29e dimanche de l’année C et Fête de la Dédicace

Il faut toujours prier sans se décourager. Mais pourquoi ?

Ézéchiel 47,1-2.8-9.12- Psaume 45,2-3.5-6.8-10 - 1 Corinthiens 3,9b-11.16-17 - Luc 18,1-8
dimanche 17 octobre 2010.
 

Il faut toujours prier sans se décourager. Mais pourquoi ?

Parce qu’on finit toujours par obtenir satisfaction ? Vous croyez ? Et quand on n’a pas eu ce qu’on voulait, c’est parce qu’on n’a pas assez prié ? Vous pensez cela ? Moi non.

Selon une interprétation courante de la parabole d’aujourd’hui, si même un juge injuste finit par céder à une plaignante opiniâtre, Dieu se laissera bien convaincre lui aussi. D’abord, comparer Dieu à un mauvais juge me paraît ici plus troublant qu’encourageant. Ensuite, qui ne connaît un cas où l’on a prié de toutes ses forces, jusqu’au bout, et pourtant le pire est arrivé. Le Fils de Dieu lui-même est passé de l’agonie au jardin des Oliviers à la passion et à la croix. Alors ?

Alors voyons ce que dit littéralement l’évangile : « Il faut toujours prier et ne pas tourner mal » (en grec “en-kakein” de “kakon”, mauvais). Là, c’est différent. Pendez à toutes ces personnes qui viennent inlassablement mettre des cierges et murmurer ce qui déborde de leur cœur, ici même, à la chapelle de la Médaille miraculeuse, à la Grotte de Lourdes où ailleurs, même lorsque leurs malheurs persistent et empirent, même lorsque “c’est fini”, comme on dit. En tout cela elles n’imputent pas de mal à Dieu, comme il est écrit au sujet du saint homme Job. En somme, elles prient “et ne tournent pas mal”.

Pourquoi restent-elles ainsi disposées au bien, sinon à cause d’une espérance qui dépasse leurs attentes terrestres, pourtant bien réelles et vives ! Elles croient au jour où le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, elles savent qu’il accomplira toute justice à la fin. « À la fin » : cette expression du texte grec disparaît dans la traduction liturgique qui porte : « qu’elle ne vienne plus sans cesse me casser la tête. » Ce n’est pas « sans cesse » que craint le juge injuste, mais bien « à la fin ». L’intuition lui est venue de ce Jour où il aurait des comptes à rendre : c’est en quelque sorte par contrition imparfaite qu’il cède ! Tout cela grâce à l’attitude juste de la veuve.

En effet, il faut remarquer à quel point la veuve réalise le programme de « prier sans cesse et ne pas tourner mal ». Elle pourrait renoncer ou, au contraire, s’exaspérer jusqu’à se livrer à des voies de fait sur la personne du juge, aller « lui casser la tête » sans attendre la fin. Elle pourrait aussi plus probablement s’enfermer dans une révolte ordinaire, répétant à qui veut l’entendre que tous les puissants sont pourris et qu’il n’y a pas de justice. Or, voyez comme elle garde, malgré tout, l’espoir constant que le juge se mette à faire son devoir. Cela aussi doit impressionner l’homme et qui sait s’il ne cache pas sa conversion sous l’apparence d’un cynisme imperturbable. On voit ainsi des malfaisants mettre un point d’honneur à masquer leurs élans de vertu par peur de passer pour faibles aux yeux de leur entourage fasciné par leur superbe prétention de ne rien respecter. Les prisons et les salons sont pleins de tels fanfarons de vice.

« Même pas peur, même pas mal » clament les enfants mal élevés pour mieux défier toute autorité. Comme ils sont nombreux les adolescents attardés qui n’en finissent pas de régler leurs comptes avec leurs parents ou avec la société ! Dans l’Église aussi, nous connaissons cela. Or, l’adulte est celui qui en a fini d’occuper ses parents par ses plaintes et ses réclamations, pour plutôt s’occuper d’eux, avec autant de respect que de discrétion. Ah, mes frères, si notre paroisse, notre diocèse, pouvait compter plus de fidèles qui acceptent de s’occuper de l’Église avec humilité et générosité plutôt que de l’accabler de reproches et de revendications ! Ce qui n’empêche pas de s’exprimer franchement à l’intérieur, même de façon critique. À condition que ce soit comme la veuve de l’évangile, sans tourner mal.

Mes amis, ce monde gémit dans les affres de l’injustice, c’est entendu, et notre Église en ce monde n’est pas parfaite puisqu’elle est toujours à réformer. Mais Dieu n’a pas abandonné ce monde, puisqu’il a envoyé son Fils pour le sauver, et il ne cesse d’assister son Église. C’est pourquoi nous devons être comme la veuve de l’évangile : rappelant sans cesse les autorités de ce monde à leur devoir, mais sans tourner mal. D’ailleurs Dieu nous donne l’exemple de la patience, puisqu’il patiente avec nous. C’est ce que dit littéralement le texte de ce jour, là où la traduction énonce : « Est-ce qu’il les fait attendre ? ». Quand les fidèles pensent que Dieu refuse de leur faire justice, en réalité « il patiente avec eux », voilà ce que nous devons entendre.

Prenons exemple sur la Vierge Marie, la mère du Sauveur, qui fut comme veuve de son divin Fils au pied de la croix. Son Magnificat, vraie prophétie de la résurrection, est aussi le chant de ceux qui attendent avec ardeur le Jour du Seigneur et l’appellent de tout leur cœur. Ainsi, non seulement ils ne peuvent plus « tourner mal », mais ils ne cessent de rendre grâce à Dieu. Célébrer l’Eucharistie « que fait l’Église et qui fait l’Église », c’est entrer dans la prière du Fils de l’homme et croire en lui jusqu’à ce qu’il vienne.