Dimanche 24 octobre 2010 - 30e dimanche C

Comment peut-on se tromper à ce point sur sa relation avec quelqu’un ?

Siracide 35,12-14.16-18 - Psaume 33,2-3.16.18.19.23 - 2 Timothée 4,6-8.16-18 - Luc 18,9-14
dimanche 24 octobre 2010.
 

Comment en vient-on à se croire très aimé, alors qu’on ne l’est pas tellement ? À se sentir méprisé, sans deviner que l’on est très considéré en secret ? L’autre peut être l’écran sur lequel on projette ses rêves de soi. On semble le regarder, on ne contemple que soi-même tel qu’on aime à s’imaginer. Souvent le projectionniste n’est pas la seule dupe : l’autre s’y croit, il se prend pour un rêve, celui qu’on a jeté sur lui comme un sort. Comment échapper à ce piège où l’on s’enferme à deux, sinon en laissant entrer la vérité par l’ouverture à un tiers ?

Par exemple, le pharisien de la parabole s’estime du dernier bien avec Dieu. Il vient au Temple comme chez lui. Le publicain, lui, doit avoir commis quelque acte particulièrement crapuleux pour entrer en ce lieu. Peut-être aussi craint-il un châtiment ou une vengeance. Il faut en tout cas qu’il soit poussé par le sentiment d’une grande nécessité pour se risquer à s’introduire dans l’assemblée des justes, même en gardant ses distances. Il a bien vu le coup d’œil en coin du pharisien qui n’a pas manqué de noter son intrusion. Ne doit-il pas penser : « Ce saint homme m’a vu entrer, courage, il prie sûrement pour moi » ?

Prier pour les pécheurs, mes frères, n’est-ce pas la marque des amis de Dieu : d’Abraham, de Moïse, de Jérémie et de tous les prophètes ? N’est-ce pas, au fond, le seul essentiel, révélé et accompli par Jésus Christ sur la croix ? Que dit-il, que fait-il d’autre en ce lieu qui devient le Temple de Dieu ce jour-là ? Au milieu de ses souffrances et jusqu’à son dernier souffle, il implore le pardon pour eux. Parce qu’il est vraiment juste il ne rejette pas les pécheurs, il intercède pour eux. La preuve que le pharisien de la parabole ne l’est pas, c’est qu’il ne le fait pas.

Nous ne devons pas plus regarder le publicain que le pharisien, mes amis, mais celui qui est mort pour eux. Cela n’a aucun intérêt de nous projeter sur l’un ou sur l’autre, ce serait pour envier ou condamner, histoire encore de se justifier soi-même, mais si nous contemplons le Christ, aucun risque. Sauf celui de l’entendre nous rappeler à notre vocation sainte de peuple sacerdotal, c’est-à-dire de peuple prêtre.

Car c’est cela, la fonction sacerdotale : intercéder pour les pécheurs. Puisque le pharisien ne le fait pas, cela prouve qu’il n’est pas juste. Alors, puisque nous le faisons, cela prouve-t-il que nous le sommes ? Non, mes amis, cela prouve seulement que le Christ nous a justifiés, en nous pardonnant nos péchés ! Allons, examinons-nous en vérité et non en projetant sur Dieu une fausse image idéale de nous-mêmes, comme le pharisien qui ne prie que lui-même. Il est content de lui, mais Dieu n’est pas très content, lui !

Quand nous subissons une contrariété ou une offense, portons-nous aussitôt le regard vers celui qui est saint afin d’implorer sa pitié pour l’autre comme pour nous ? Pas du tout, n’est-ce pas, nous sommes seulement contrariés et offensés, et nous concevons de la colère et de la haine pour celui qui en est la cause. Que faire alors, puisque nous ne pouvons guère compter sur nos sentiments qui sont mauvais, sinon confesser le Christ, le seul juste, qui nous regarde alors avec miséricorde comme il a regardé le publicain ? C’est ainsi qu’il nous justifie par la foi.

Bien sûr, si nous nous efforçons de prendre cette habitude, nous progressons en sainteté. Le Christ, en effet, est ressuscité pour nous sanctifier par le don de l’Esprit Saint. Ainsi, nous devenons « justes », accordés au cœur de Dieu comme lui-même l’est. Ce progrès peut être tel que nous parvenions à éviter d’offenser Dieu et le prochain, à nous acquitter de nos devoirs ordinaires, comme de donner à la quête et au Denier de l’Église, à pratiquer les prières, les jeûnes et les efforts de conversion nécessaires. Allons-nous retomber dans la tentation du pharisien ? Ce serait un cercle vicieux ! Mais il n’en est pas question. Car, d’abord, « le juste pèche sept fois par jour », ne l’oublions pas. Ensuite, à supposer que nous nous laissions sanctifier jusqu’à ressembler à la Vierge Marie, la toute sainte, nous serions alors capables comme elle de nous associer parfaitement à la rédemption accomplie par Jésus, son enfant.

Lui, le Fils éternel, s’est anéanti en prenant notre condition d’homme, et il s’est abaissé jusqu’au rang des malfaiteurs en acceptant la mort sur la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté. Par sa résurrection, il nous élève jusqu’à lui par le pardon lorsque nous nous reconnaissons pécheurs. De ce lieu élevé, nous devons avec lui nous abaisser jusqu’à ceux qui gisent dans le péché. Et c’est pourquoi il dit, en conclusion de la parabole d’aujourd’hui : « Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé. »

Accomplissons avec lui ce service des hommes qu’il est venu sauver. Alors nous ne nous tromperons pas sur notre relation avec Dieu quand nous confesserons dans l’Eucharistie que nous sommes ses enfants bien-aimés par la grâce du baptême en son Fils et l’onction de l’Esprit Saint.