Vendredi 25 mars 2011 - L’Annonciation du Seigneur

Je ne sais pas vous, mais moi j’hésite à demander quelque chose à quelqu’un qui ne m’aime pas

Isaïe 7,10-14 - Psaume 39 - Hébreux 10,4-10 - Luc 1,26-38
vendredi 25 mars 2011.
 

Surtout s’il a vraiment un grief contre moi : il prendra plaisir à me refuser, ou bien me le fera payer cher.

Pourtant, il arrive qu’on n’ait pas le choix : c’est nécessaire, il faut en passer par là. Dans ce cas, bien sûr, on essaye d’abord d’amadouer l’intéressé, car se présenter la bouche en cœur comme si de rien n’était ne suffira probablement pas. D’ailleurs, cela peut paraître si difficile que, même alors qu’on en aurait le plus grand besoin, on va renoncer à faire sa demande.

N’est-ce pas pour cette raison que nous ne prions pas ? Depuis le péché originel, nous avons écouté le diable qui dit que Dieu ne nous aime pas. Du coup, par nos péchés, nous lui avons donné de vrais motifs de ne pas nous aimer : raison de plus à nos yeux pour ne pas le prier, même si nous en avons le plus grand besoin. C’est pour cela que le roi Acaz refuse de demander un signe : sa prétention de ne pas mettre le Seigneur à l’épreuve n’est qu’un prétexte !

Il y a 400 ans, le pape Paul V mettait fin au débat théologique qui agitait les jésuites et les dominicains. Luis de Molina soutenait que la grâce de Dieu laisse intacte la liberté de l’homme, ce que refusaient farouchement les frères prêcheurs, arguant qu’alors l’efficacité de la grâce divine dépendrait du consentement de l’être humain. Le pape, estimant qu’il ne pouvait trancher le débat, interdit désormais de le relancer. Vous pensez bien que je ne vais pas le faire moi-même aujourd’hui ! Néanmoins, il me semble qu’on peut tenter de comprendre pourquoi le problème était indécidable : ne serait-ce pas parce que les partis en présence avaient tous deux raison ?

Depuis la chute, les hommes, sous le pouvoir du Mauvais, ne pouvaient pas accueillir Dieu, nous l’avons dit. Pourtant, Dieu avait décidé de les sauver, de les libérer du péché, et pour cela il devait mettre en œuvre sa grâce irrésistible en dépit du refus de l’humanité. Les dominicains avaient donc raison : l’efficacité de la grâce salvifique du Tout-Puissant n’a pas dépendu du consentement de l’humanité pécheresse. Pourtant, pour que l’incarnation s’accomplisse avec le libre accord de celle qui devait donner la vie au Sauveur, Dieu a suscité cette femme unique, la Vierge Marie, en lui accordant le privilège de l’Immaculée Conception. Préservée dès le début du péché originel, elle était indemne du soupçon sur Dieu, sûre de son amour, et donc parfaitement libre de consentir à son projet en répondant à l’Ange : « Qu’il me soit fait selon ta parole. » Ici la grâce a laissé intacte la liberté de l’homme, et Luis de Molina avait donc raison.

Le Mauvais peut bien prétendre que Dieu a triché : le privilège accordé à Marie fut une œuvre souveraine du « libre-arbitre » de Dieu. Mais le Mauvais est menteur et ennemi dès le commencement, et nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude pour réclamer justice. Qui convaincra le Saint de péché ? Sûrement pas le démon ! C’est en toute justice que le Verbe éternel nous a été donné pour rouvrir notre cœur au Créateur. Et Dieu répète pour chacun de nous d’une manière analogue, sinon identique, le geste qu’il eut pour la Vierge Marie : sa grâce nous rend capables d’accueillir ses grâces, alors que nous sommes pécheurs. C’est la merveille qui se réalise chaque fois qu’un homme reçoit le baptême et la foi dans la mort et la résurrection du Christ.

Réjouissons-nous donc sans réserve, frères bien-aimés, au jour où nous fêtons l’Annonciation du Seigneur à la Vierge Marie et le commencement de l’Église dans l’incarnation du Verbe. Puisque l’Esprit affirme à notre esprit que Dieu nous aime, et qu’il nous a aimés jusqu’à donner son Fils pour les pécheurs que nous sommes, ne craignons pas de lui demander encore aujourd’hui toutes les grâces qu’il veut répandre sur l’Église et sur le monde. Et si, par nos péchés, nous lui avons donné des motifs de ne pas nous aimer, croyons qu’il ne demande qu’à se laisser amadouer par notre confiance en lui et nos efforts pour lui ressembler. Soyons généreux dans le combat contre le mal en nous et dans le monde, ne nous contentons pas de la bouche en cœur quand notre cœur fait encore la guerre !

Dans cette bonne résolution, n’hésitons donc pas à demander aujourd’hui à Dieu tous les signes de son salut, par la gracieuse intercession de la Vierge Marie de qui le Seigneur a pris chair pour que nous soyons, comme elle, vraiment libres de l’aimer et d’aimer nos frères.