Dimanche 3 avril 2011 - Quatrième dimanche de Carême Année A - Deuxième scrutin pour Anne, catéchumène adulte

Il ne faut pas confondre matière noire et antimatière

1 Samuel 16,1b.6-7.10-13a - Psaume 22,1-6 - Éphésiens 5,8-14 - Jean 9,1-41
dimanche 3 avril 2011.
 

Il ne faut pas confondre matière noire et antimatière.

L’antimatière existe, c’est sûr, mais il n’y en a pas. La matière noire, c’est tout le contraire : elle n’existe pas, mais il y en a beaucoup ! Expliquons-nous. La matière est faite de particules chargées en électricité, ou pas. L’antimatière, c’est les mêmes particules, mais de charge opposée. Quand une particule rencontre son opposée, les deux se désintègrent mutuellement pour se transformer en énergie. Heureusement, il n’y a pas d’antimatière en circulation, sinon tout serait détruit. Pourtant, c’est sûr qu’elle existe, on l’a même vérifié expérimentalement.

La matière noire est une hypothèse. Les scientifiques, après observation des corps célestes et de leurs trajectoires, remarquent que quelque chose cloche : le calcul selon le principe de gravitation universelle conduit à d’autres prévisions. Tous se passe comme si, en plus de la matière connue, se trouvait dans l’espace une autre matière - et il y en aurait dix fois plus que de matière « classique » ! - qu’ils appellent en anglais « dark matter ». La traduction française suggère qu’elle se comporte comme les corps noirs, qui absorbent tout rayonnement et n’en émettent aucun. Or, dans ce cas, elle serait inobservable directement, certes, mais elle cacherait les objets derrière elle et l’on ne verrait que du noir partout. Ce qui n’est pas le cas. Il vaudrait donc mieux l’appeler matière invisible.

Quand j’entends citer la phrase de Laplace « Dieu est une hypothèse inutile », cela me fait rire. Les gens répètent le refrain selon lequel la science sait tandis que la religion croit. S’ils savaient comme la science ignore ! Les gens croient que la science sait, et ils ne savent même pas qu’ils sont croyants ! Il n’est pire ignorance que celle de qui croit savoir.

Bien sûr, notre sujet est autre : pour nous, il s’agit du malheur - par exemple d’être né aveugle - et du mal, en particulier du péché. L’évangile nous dit qu’il ne faut pas confondre : il nous faut distinguer entre le malheur, le mal et le Mauvais. Le Mauvais est comme l’antimatière : on est sûr qu’il existe, mais on ne le rencontre pas, sinon on serait détruit. Quant à la « matière noire », au-delà des calculs de gravité, elle suggère le « monde invisible », celui des esprits bienfaisants ou maléfiques, que beaucoup tiennent pour fabuleux mais qui doit pourtant être là, partout au milieu de nous, et sans doute dix fois plus important que nos réalités ordinaires.

Jésus, en effet, conclut notre passage par l’affirmation : « Je suis venu pour une remise en question ». En grec, il s’agit du verbe « krinô » qui signifie « trier, discerner, juger ». Jésus est venu faire un grand tri : entre quoi et quoi ? Entre la création bonne et le mal qui s’est introduit en elle. Il vient séparer le mal du monde dont l’homme est le berger et le sommet, comme au commencement Dieu a séparé la lumière et les ténèbres. Ce tri est un travail long et pénible dont l’instrument est la croix. C’est pourquoi la guérison de l’aveugle-né commence par le geste de Jésus de lui mettre sur les yeux de la boue faite avec sa salive, comme au commencement Dieu a fait l’homme à partir de la poussière du sol.

Nous sommes effrayés et inquiets quand Jésus dit que les aveugles vont voir, mais aussi que ceux qui voient vont devenir aveugles. Pourtant, il faut d’abord reconnaître sa cécité pour accepter de se laisser ouvrir les yeux, c’est un passage obligé, c’est pourquoi l’aveugle-né commence par se laisser boucher les yeux avec de la boue. Ceux qui s’obstinent à prétendrent qu’ils voient, qu’ils savent, s’enfoncent dans les ténèbres. Ce peut être une chance pour eux : au plus fort de leur nuit, ne vont-ils pas enfin se rendre à la raison, pour leur salut, comme saint Paul après trois jours sans voir reçut le baptême et devint apôtre ?

Anne, il faut laisser le Seigneur vous convaincre d’aveuglement pour vraiment recevoir sa lumière. Et nous tous, frères, nous n’avons jamais fini de découvrir la profondeur de notre nuit où le Christ est descendu pour nous y rejoindre et nous en délivrer, jusqu’au jour où il viendra dans toute sa gloire. Ce jour-là, si nous nous laissons façonner dès maintenant, nous ne serons pas confondus.