Dimanche 10 avril 2011 - Cinquième dimanche de Carême Année A - Troisième scrutin pour Anne, catéchumène adulte

Pourquoi pleurer ?

Ézéchiel 37,12-14 - Psaume 129,1-8 - Romains 8,8-11 - Jean 11,1-45
dimanche 10 avril 2011.
 

On dit : pleurer les morts. Mais pourquoi ? On dit : « Le pauvre, il est mort. » Mais faut-il le plaindre ? Sans doute, nous pleurons parce qu’il nous manque. Mais alors, c’est sur nous-mêmes que nous pleurons ! D’un autre côté, s’il était parti refaire sa vie en Australie, il nous manquerait pareil et on ne pleurerait pas tant. En tout cas, on ne se sentirait pas obligé, tandis que s’il est mort, si.

Et Jésus, pourquoi pleure-t-il aujourd’hui ? Il est d’usage de répondre que cette réaction bien naturelle est le signe de son humanité profonde. D’ailleurs, la liturgie semble assumer cette opinion puisque la préface de ce jour énonce à son sujet : « Il est cet homme plein d’humanité qui a pleuré sur son ami Lazare ». Difficile, donc, de la balayer d’un revers de main.

Pourtant, l’évangile ne la soutient pas vraiment. Averti que « celui qu’il aime » est malade, Jésus fait une réponse distante. Il attend deux jours avant de se mettre en route, non sans déclarer qu’il « se réjouit » de ne pas avoir été là à la mort de son ami ! À son arrivée, il discute de façon assez abstraite avec la première sœur éplorée, puis, il constate l’effondrement de la deuxième sans manifester d’autre « émotion profonde » que ce qui, en grec, est nettement de l’ordre de la colère. Seulement lorsqu’on l’invite à aller voir « où il est déposé », enfin, il pleure. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais, pour moi, tout cela n’est pas une réaction bien naturelle !

En réalité le verbe « pleurer » employé pour Jésus n’est pas, dans le texte grec, le même que pour les sœurs et les Juifs venus avec elles : pour ces derniers, c’est le mot classique qui comporte une nuance de deuil ; pour lui, c’est un « hapax », un vocable qui n’apparaît qu’ici dans tout le Nouveau Testament, et signifie littéralement « verser des larmes ». Or, le substantif de même racine se trouve dans la lettre aux Hébreux, où il est dit qu’aux jours de sa vie mortelle il a supplié « avec grand cri et larmes », Dieu qui pouvait le sauver de la mort (Hb 5,7). En somme, c’est sur lui-même, sur sa propre mort que Jésus pleure aujourd’hui. Ce qui s’exprime dans le fait que ces larmes arrivent précisément quand il est invité à « aller voir » le tombeau, autrement dit à en faire lui-même l’expérience ! Vous pensez bien que si Jésus pleure sur sa propre mort, ce n’est pas par attendrissement sur lui-même. Clairement, il a d’autres raisons de pleurer que tout le monde. À bien y regarder, ce qui le préoccupe par-dessus tout dans ce passage, c’est la foi qu’il veut susciter chez ses interlocuteurs. Et ce qui provoque ses émotions est la déception de ne pas l’obtenir. Sa colère est contre l’incrédulité, puis contre la mort et celui qui en est l’auteur, le Mauvais, en passant par la tristesse de voir ses disciples succomber dans l’épreuve. Si le Christ pleure sur sa mort, c’est parce qu’elle signifie le refus et le péché du monde, et donc sa perte. Ainsi, en pleurant sur sa mort, c’est bien sur nous que Jésus pleure, et donc aussi finalement sur Lazare, son ami. Il pleure notre mort parce qu’elle signe notre péché.

Les larmes de Jésus ne sont pas celles de nos deuils alourdis par l’incompréhension et le désarroi. Elles disent la tristesse du saint qui s’afflige du péché du monde et implore le salut du ciel. C’est pourquoi Jésus exulte et rend grâce lorsque la pierre est enlevée du tombeau, avant même que Lazare en sorte. C’est bien d’avance que le Christ se voit exaucé, mais non tant pour Lazare que pour lui-même : c’est en effet sa propre résurrection qu’il aperçoit alors par-delà sa propre passion. Ainsi l’exprime l’auteur de la lettre aux Hébreux qui poursuit : « Et comme il s’est soumis en tout, il a été exaucé » (suite du verset 5,7). Du coup, c’est aussi pour la résurrection de Lazare qu’il exulte, mais pas seulement pour son retour imminent à une vie provisoire. C’est bien plus profondément pour la rédemption, acquise dans son sang et communiquée par la puissance de sa résurrection, dont il sait qu’elle atteindra aussi Lazare en son temps.

Écoutons cette parole, mes amis, et mettons-la en pratique pour nous-mêmes. Répondons à la demande de Jésus mieux que Marthe : croyons qu’il est maintenant pour nous la résurrection et la vie. Qu’est-ce qui pourrit notre vie, en effet, sinon le péché qui est, comme dit saint Paul, « l’aiguillon de la mort » ? C’est pourquoi la foi qui nous guérit du péché en nous établissant dans le règne du pardon et de la grâce arrache à la mort son aiguillon, lui enlève le venin qui la rendait affreuse et nous ressuscite avant l’heure.

En somme, frères, si nous voulons pleurer, pleurons notre péché. Et confions notre existence au Seigneur mort et ressuscité pour qu’il nous établisse dans la vie et la sainteté de Dieu.