Jeudi Saint 21 avril 2011 - La Cène du Seigneur

Le repas des fauves

Exode 12,1-8.11-14 - Psaume 115,12-13.15-18 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Jean 13,1-15
jeudi 21 avril 2011.
 

Sous l’occupation, sept personnes réunies pour un dîner d’anniversaire voient la fête tourner au cauchemar : un officier SS fait irruption dans la maison et leur ordonne de désigner deux d’entre eux comme otages pour être fusillés le lendemain. Le titre de la pièce annonce la couleur : chacun des protagonistes va tenter âprement de sauver sa propre peau au prix de la vie d’un autre. Ce n’est qu’une fiction, mais elle évoque bien des faits réels. En particulier, le rapprochement avec la sainte Cène que nous commémorons ce soir peut y faire apparaître certains aspects auxquels nous ne penserions guère.

D’abord, tout simplement, le fait que parmi les treize hommes réunis pour un repas de fête dans la chambre haute, il en est un qui va mourir le lendemain. Les textes de ce Jeudi saint n’en parlent pas, ou peu, mais nous avons encore en mémoire le récit de l’évangile selon saint Matthieu entendu dimanche. Jésus avait annoncé avec insistance l’imminence de sa passion à ses Apôtres. Ce soir, il leur déclare sans ambages : « L’un de vous va me livrer. » Tous s’attristent, chacun demande s’il s’agit de lui, même le traître. À ce dernier, Jésus répond : « Tu l’as dit ». Et aussitôt il leur partage à tous le pain et le vin dont il a dit : c’est mon corps, c’est mon sang.

Comment peuvent-ils, non seulement terminer le repas, mais encore partir ensemble pour le mont des Oliviers, non sans que Pierre se récrie que même si tous tombent, lui ne tombera jamais, ce qui lui vaut l’annonce de son reniement. Ce qui n’empêche pas Jésus de prendre Pierre avec lui, ainsi que Jacques et Jean, pour aller prier avec eux à l’écart des autres. Mes amis, je vous le demande : quel homme au monde, si vertueux, magnanime et philosophe fût-il, pourrait se comporter avec une telle maîtrise de lui-même et, surtout, une telle indulgence pour des compagnons si peu dignes de lui ?

À vues humaines, tout devrait faire tourner au cauchemar la fête de ce dernier repas de Jésus avec les siens. Or, non seulement le Seigneur la vit jusqu’au bout dans ce qui semble une paix profonde, mais encore il y garde ses compagnons qui auraient toutes les raisons de sombrer dans l’affolement, les dissensions et la confusion. Rien ne peut expliquer humainement cette capacité à affronter une situation aussi désespérante, sinon l’amour profond que porte le Christ à ses disciples et sa certitude de la résurrection qui suivra l’accomplissement de son sacrifice. Lui-même se situe d’avance dans la lumière de la réconciliation pascale et il y établit ses Apôtres. C’est pourquoi il peut vivre et faire vivre la Cène comme la réunion de fête qu’il espérait, selon cette parole rapportée par saint Luc : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous » (Lc 22,15).

Oui, mes amis, en ce jeudi soir, ce jour-là à Jérusalem, la passion du Seigneur était anticipée dans le lavement des pieds, et sa résurrection était déjà à l’œuvre pour que les Apôtres puissent partager son corps et son sang comme la véritable Pâque. Et c’est aujourd’hui.

Peu auparavant, sur le même mont des Oliviers, comme ses disciples lui demandaient : « Dis-nous quand cela arrivera, dis-nous quel sera le signe de ta venue et de la fin du monde » (Mt 24,3b), le Christ glissait dans sa réponse cette phrase énigmatique : « Selon le proverbe, là où il y a un corps, là s’assembleront les vautours » (Mt 24,28). Le mot grec traduit ici par corps est « ptôma » qui signifie littéralement « tombé ». Oui, le Fils de Dieu est tombé en notre terre, il a pris la condition de serviteur, comme celui qui lave les pieds des autres, il a souffert la mort de l’esclave coupable, il est descendu dans le tombeau, et maintenant tous s’assemblent autour de lui.

Mes amis, nous ne valons pas mieux que les Apôtres ce soir-là. Le Christ se donne en nourriture à ceux qui sont encore comme des fauves, prêts à se battre pour arracher leur part, quitte à prendre celle de l’autre. En somme, si nous n’acceptions pas la leçon du lavement des pieds, la messe ne serait que le repas des fauves. Mais parce que nous la recevons, non seulement nous partageons le repas du Seigneur dans l’humilité des pécheurs pardonnés, mais nous devenons son propre corps qui veut s’offrir à nos frères humains pour les nourrir de la parole et du pain de Vie. Tel est le sacerdoce royal des invités au festin de Noces de l’Agneau, au service duquel est le sacerdoce ministériel des Apôtres et de leurs successeurs. Si vos prêtres se donnent eux-mêmes à vous en nourriture spirituelle, c’est pour que, tous ensemble nous soyons le corps du Christ donné pour que le monde ait la vie.

Oui, frères, pour guérir ce monde tombé au pouvoir du Mauvais qui nous inspire de nous mordre et de nous dévorer les uns les autres, l’Amour veut que nous devenions humblement le repas des hommes.