Vendredi Saint 22 avril 2011 - Célébration de la Passion du Seigneur

Le bois est innocent

Isaïe 52,13 à 53,12 - Psaume 30,2.6.12-17.25 - Hébreux 4,14-16 et 5,7-9 - Jean 18,1 à 19,42
vendredi 22 avril 2011.
 

Dans une affaire compliquée, les faits finissent par disparaître sous les interprétations. D’où la nécessité de les rappeler clairement. Deux, ici, sont indéniables : la souffrance et l’amour. L’homme que nous voyons maltraité de la plus atroce des façons, raillé, injurié, torturé et crucifié à mort, ne cesse pas d’aimer intensément tous ceux qui l’entourent. Sa sainte mère et le disciple qui l’accompagne, bien sûr, mais aussi les apôtres dispersés, Pierre le renégat et le traître Judas, les brutes juives et les soudards romains qui l’ont saoulé de coups, la foule ameutée et jusqu’aux chefs du peuple qui l’ont livré.

En réalité, pourquoi pouvons-nous affirmer cela ? À aucun moment dans le texte ne sont indiqués ni les sentiments ni les sensations de Jésus. À l’exception d’une fois : quand il dit « J’ai soif ». Or, justement, pour un lecteur de saint Jean, il s’agit d’un écho textuel donné à cette même parole dans l’épisode de la Samaritaine. Par là, encore une fois nous le savons, Jésus exprimait son grand désir d’éveiller la foi dans le cœur de cette femme.

La passion selon saint Jean nous montre un Jésus souverain et divin, ne s’exprimant que par ordres et décrets, se montrant juge suprême de ceux qui croient le juger. À Pilate, il ne parle ni de sacrifice ni d’amour, mais de royauté et de vérité. Pourtant, à sur ce texte laconique, nous pouvons faire porter tout ce que nous avons appris des Écritures par ailleurs, et c’est ainsi seulement qu’il donne toute sa mesure. En revanche, si nous tentons de projeter sur lui sentiments et sensations que nous prêterions à Jésus, nous ne pourrons que l’étouffer. S’il s’agissait d’un condamné ordinaire conduit au supplice, nous pourrions hocher la tête en murmurant « le pauvre, quoi qu’il ait fait, ce qu’il subit est affreux ! », mais ici la foi nous commande de ne pas pleurer sur le Juste qui s’offre en sacrifice, mais bien plutôt sur nos péchés qu’il rachète ainsi.

Il y a là une tension que le texte de saint Jean rend admirablement entre la sinistre réalité de surface et son sens profond qui transparaît aux yeux du disciple. Cette tension n’est pas une contradiction, mais un rapport harmonique dont les termes s’appellent et se répondent : ici la souffrance donne consistance à l’amour et l’amour sens à la souffrance.

Bien entendu, ce texte n’est pas un objet littéraire autonome, bien au contraire, il tire toute sa force de renvoyer à ce qui s’est vraiment passé. C’est pourquoi sans l’existence de saints en qui, aujourd’hui, s’accomplit le même sacrifice de Jésus, nous ne pourrions recevoir le témoignage de sa Passion et en retirer le fruit excellent qui est la foi.

Voilà aussi pourquoi nous sommes invités aujourd’hui à embrasser la croix. Ne craignons pas de vénérer l’instrument du supplice de l’Agneau très doux : le bois est innocent de ce crime. En revanche, nous, nous ne le sommes pas : c’est pour nos péchés qu’il a été crucifié. Mais c’était par amour et pour que nous en soyons libérés. Rendons donc amour pour amour, donnons le baiser de la reconnaissance à ce bois où il fut cloué pour sauver tous les bourreaux et les crucifiés de l’histoire.

Par le baiser à la croix, affirmons dans la foi que par amour le Christ a souffert et qu’il est mort, afin que nous puissions souffrir et mourir à notre tour comme lui par amour.