Jeudi 2 juin 2011 - L’Ascension du Seigneur

Suffit-il de s’indigner pour ne pas désespérer ?

Actes 1,1-11 - Psaume 46,2-3.6-9 - Éphésiens 1,17-23 - Matthieu 28,16-20
jeudi 2 juin 2011.
 

Les jeunes ressentent plus vivement les menaces du temps quand l’avenir paraît bouché, parce qu’ils ont la vie devant eux. Mais c’est sur le mot d’ordre d’un très vieux que certains d’entre eux se rassemblent et manifestent leur angoisse par leur « indignation ». Cette attitude est touchante, mais aussi quelque peu dérisoire.

Certes, elle est un moindre mal par rapport à d’autres « solutions » plus courantes. Boire ou se droguer ? C’est, à travers le mirage des paradis artificiels, changer tôt ou tard le purgatoire en enfer. User de la méthode Coué, répéter obstinément que tout va bien, que tout ira bien, lors même que la catastrophe est déjà là ? C’est renoncer à la conscience et à la liberté. S’évader dans le rêve ou l’activisme vain ? C’est démissionner de ses responsabilités. L’indignation ne vaut guère mieux que tout cela : ce cri de douleur valant aveu d’impuissance ressemble aux hurlements d’un enfant dont on ne sait si ce qui le motive est simple caprice ou vraie détresse.

Chrétiens, nous avons une façon bien à nous de prendre chacune de ces fausses pistes. Nous pouvons nous bourrer de « bondieuseries ». Mais les hommes des Actes des Apôtres nous disent : « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Ou bien nous « relativisons » : « Bah, le monde en a vu d’autres, l’Église en a vu d’autres, cela finira bien par s’arranger. » Mais le Seigneur nous dit : « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples ». Nous pouvons encore nous bercer de belles paroles ou de grands projets, mais la question est de savoir si vraiment nous gardons tous les commandements que le Seigneur nous a donnés et si vraiment nous apprenons aux hommes à le faire, comme il nous y enjoint dans l’évangile. Quant à nous indigner, nous sommes spécialistes en la matière : « Mais qu’est-ce que c’est que ce monde pourri ! Mais qui m’a fichu une Église pareille ! » Bon.

Je pense que la parole de Dieu nous convoque à une autre attitude. Elle nous invite à nous interroger sur ce que nous espérions, pour être ainsi tentés de désespérer. Parfois, il suffirait de se raisonner pour s’apercevoir que l’attente était illusoire. Alors la déception devrait disparaître. Mais, dans la plupart des cas, n’y a-t-il pas une grande part d’illusion dans nos attentes ? Laissons donc la parole de Dieu purifier nos projets de leur part d’illusion, ce sera pour nous une libération. Non seulement notre amertume se dissipera, mais encore nous serons d’autant plus libres et disponibles pour l’action vraiment efficace.

D’un côté, nous sommes tentés de le prendre de haut : j’ai l’air de ramper sur la terre, mais ma tête est déjà dans le ciel. Or, c’est l’alibi de toutes les médiocrités. De l’autre, nous prétendons au « réalisme » : ce qui compte est le panier de la ménagère, les chiffres ; le reste est verbiage. Nous ne faisons alors que courir au vent de la mode et tournoyer dans les bourrasques de « l’actualité ».

À l’école du Christ, sachons plutôt orienter nos humbles actions quotidiennes comme nos plus grandes entreprises ici-bas vers le ciel où il s’élève aujourd’hui. Toutes les réalités de ce monde, si nous les recevons dans l’action de grâce pour les traiter comme de bons intendants du Père éternel, sont transfigurées par l’espérance du Royaume. C’est le sens, il me semble, de la phrase que la liturgie traduit par : « Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » En effet, le verbe grec est clairement « viendra » et non « reviendra », et l’expression rendue par « de la même manière » se rapporte immédiatement à « vers le ciel » et signifie donc plutôt « dans la même direction ».

Le Christ ne cesse de s’élever vers le Père lorsque les fils de l’Église, avec la puissance de l’Esprit Saint répandu sur eux à la Pentecôte, obéissent au mandat d’être ses témoins et d’accomplir sa mission. Car la Tête est déjà entrée dans sa gloire, mais le Corps ne cesse de se former, pris de la terre, et de suivre son Chef qui l’a précédé dans son passage, dans sa Pâque. L’Ascension, c’est aujourd’hui, et chaque jour vécu dans l’amour invincible de Dieu en Jésus Christ.

Oublions donc l’indignation, qui n’est qu’une colère toujours tournée contre les autres et incapable de s’exercer contre soi-même, quand il faudrait aussi se remettre en cause. La sagesse nous fait plutôt découvrir comment la puissance mise en œuvre dans la résurrection de Jésus se déploie aujourd’hui en notre faveur, et l’espérance nous met en action avec l’Esprit.