Jeudi 21 juillet 2011 - Enterrement de Sophie Gaschignard

Il ne faut pas avoir peur des mots

Philippiens 4,4-7 - Psaume 102 - Matthieu 5,1-12 (Les Béatitudes)
jeudi 21 juillet 2011.
 

Il ne faut pas avoir peur des mots. Sinon, qu’en sera-t-il devant les réalités !

Quand Sophie est venue me voir, le vendredi de la cinquième semaine de Pâques, c’était parce qu’elle avait besoin de me dire ce qui lui arrivait : de me le dire et de m’entendre à ce sujet. Il y a des moments dans la vie d’un prêtre où il perçoit plus clairement que ce qu’il a à faire est plus grand que lui.

Mais justement Sophie avait besoin d’un prêtre parce qu’elle savait que ce qu’elle vivait était plus grand que ce que les hommes peuvent vivre. D’ailleurs, à l’évidence, les mots ne suffisaient pas à le dire : ils ouvraient seulement une petite porte sur l’inouï du secret de son cœur, qui voulait absolument se donner à entendre.

Comment se pouvait-il que sur son chemin, ce chemin d’une maladie qu’on n’ose même pas nommer, se lève en elle une lumière nouvelle et merveilleuse qu’elle n’avait jamais imaginée ? Et qu’à mesure que son corps se détruisait à l’intérieur, cette lumière devienne plus forte et plus douce, et porte son corps à vivre encore, et à vivre de plus belle, et son visage souriant à rayonner au-delà de son éclat pourtant si joyeux des jours insouciants ?

Sophie avait un point de repère : Gildas, son époux, son unique, son bien-aimé. Or, m’a-t-elle rappelé, en 1989, au cours de la préparation au mariage, je leur avais parlé de l’amour du Christ qui devait l’emporter sur tout autre. Je lui avais donc affirmé qu’elle devait aimer le Christ plus même que Gildas ; elle avait aussitôt pensé : ce n’est pas possible, tout simplement pas possible. Mais plus de vingt ans après, en la troisième année d’un combat incroyable contre la maladie, elle devait se rendre à l’évidence : voilà que c’était arrivé ! Ce que je lui avais dit s’était réalisé pour elle : Jésus était devenu plus important que tout, elle pouvait dire qu’elle l’aimait plus même que Gildas, et elle n’en revenait pas.

Quant à moi, je l’écoutais tellement saisi qu’il me fallut me secouer pour répondre à ses demandes pressantes : oui, je comprenais ce qu’elle disait, non, elle n’était pas folle, oui, ce qu’elle vivait était vrai, la vérité même.

Et j’ai pensé, sans le lui dire : bien clairement, elle vit la sainteté. Je suis devant la sainteté, en présence d’une sainte.

Comprenez—moi. C’est pour cela que j’ai commencé en disant : « N’ayons pas peur des mots ». Mon propos n’est pas de tenter une canonisation de mon invention, ce ne serait pas sérieux. Non, il s’agit simplement de vous dire, car j’en ai été témoin, que la parole du Christ s’est réalisée en Sophie. Par la puissance de l’Esprit Saint, elle était devenue cet évangile des Béatitudes que nous venons d’entendre, selon le désir qu’elle avait exprimé. Elle était devenu cet évangile en sa propre chair.

Voyez le chemin de croix qui orne cette église : très figuratif, selon le style de l’époque, réaliste en un sens. La façon dont Sophie é été associée à la passion du Christ au cours de ces trois ans fut très réelle, terriblement réelle. Pas question pour nous de passer sous silence ses souffrances et celles de tous ceux qui l’aimaient et partageaient son chemin. Mais ce n’est pas de manière moins réelle que le Christ l’a associée à sa résurrection, déjà au long de ce chemin : voilà ce qui nous apparaissait si clairement en ce cinquième vendredi de Pâques.

L’Église nous enseigne que la vérité révélée nous est transmise par trois sources : les Écritures saintes, qui sont la Parole de Dieu proclamée dans la liturgie, les textes doctrinaux du Magistère et la vie des saints. Ce dernier mode est, me semble-t-il, le plus grand, car il nous situe au plus près de la personne du Seigneur dans son humanité bouleversante.

C’est à vous que je m’adresse d’abord, Gildas, et les enfants, Constance, Thomas, Aude et Geoffroy ; et les autres très proches qui l’ont accompagnée tout le temps. Si vous avez reçu en la personne de Sophie cet évangile, alors gardez précieusement ce trésor, gardez-le fidèlement en mémoire d’elle, qu’il soit vraiment une parole de vie dans vos coeurs. Et qu’il soit votre joie secrète dès maintenant, au milieu des larmes.

Et je m’adresse aussi à ceux qui, parmi nous, sont peut-être plus ou moins éloignés de la foi de l’Église. Vous ne vous attendiez sans doute pas, en venant ici, à entendre une telle exhortation à la joie. Peut-être a-t-elle de quoi vous choquer, peut-être vous semble-t-elle seulement absurde. Pourtant, considérez que c’est Sophie qui a voulu que nous entendions en première lecture de cette célébration l’appel de l’Apôtre Paul : « Soyez dans la joie, laissez-moi vous le redire, soyez toujours dans la joie ! » Et que c’est le Christ qui nous parle maintenant, quand nous lisons l’Écriture dans la liturgie de l’Église.

Si vous êtes éloignés de l’Église, vous n’étiez sans doute pas à la messe ces derniers dimanches pour entendre de belles paraboles de semailles. Le Semeur, qui est aussi la semence, ne se fait pas d’illusions. Il sait que la plus belle parole, et la plus vraie, peut tomber sur des personnes en qui elle n’aura aucun effet durable. Mais il sème quand même. N’est-il pas aussi celui qui peut en un tournemain, si je puis dire, toucher un cœur séché et durci par la vie pour qu’il s’attendrisse et se fasse bonne terre où la graine germera et portera un beau fruit ? Et ce jour où nous sommes, mouillé de tant de larmes, n’est-il pas un bon jour pour cela ?

Mes amis, n’ayons pas peur des mots : Sophie est morte. Et pourtant elle vit pour Dieu, c’est notre espérance, jusqu’au jour où le Seigneur la ressuscitera dans sa gloire, avec tous les saints.