Dimanche 31 juillet 2011 - Dix-huitième dimanche A

Était-ce une bonne idée d’aller à l’écart dans un endroit désert ?

Isaïe 55,1-3 - Psaume 144,8-9.15-18 - Romains 8,35.37—39 - Matthieu 14,13-21
dimanche 31 juillet 2011.
 

Ces jeunes Norvégiens avaient choisi une forme de retraite pour débattre et réfléchir ensemble à leur projet de société fraternelle. L’îlot charmant sur lequel ils se trouvaient est devenu un piège parfait pour l’homme qui avait décidé de les exterminer. Aucun abri, pas d’espace de fuite sur ce lopin de terre nue ceinturé par la mer. Rien pour empêcher le tireur déterminé de les abattre un par un pendant une ou deux heures.

Les analystes désorientés ne savent que faire de ce criminel dont le physique ni le parcours n’entrent dans les cases prévues à cet effet. Pire : il ressemble à s’y méprendre à ses victimes, physiquement autant que par son éducation et sa formation typiques de son pays. Il avait seulement quelques années de plus que la plupart d’entre elles, et surtout un long temps de délire solitaire.

Son esprit débile avait longuement macéré dans les restes décomposés des idéologies de ténèbres qui ravagèrent le 20e siècle. Ces constructions rationalistes se sont désagrégées sous leur propre poids de mensonges et de crimes. Mais elles ont laissé, en guise de ruines en terrain vague, le nihilisme de l’esprit de notre temps. L’insatisfaction dans les convoitises de la consommation effrénée inspire au frustré solitaire un ressentiment rageur contre le monde entier. Il peut alors choisir la violence extrême comme une issue de vengeance où la jouissance de tuer offre une compensation à son impuissance vitale. Quant aux apparences de légitimité dont sa conscience a besoin pour dormir tranquille tandis qu’il accomplit les oeuvres du diable, il les pioche dans les oripeaux de théories politiques moisies.

Au-delà de sa trajectoire personnelle délirante, le criminel représente une conséquence de cet état spirituel de nos sociétés au-dessus duquel les bons sentiments partagés entre amis ne suffisent sûrement pas pour s’élever : ce matérialisme pratique déjà dénoncé par Jean-Paul II en son temps, dont il disait qu’il était potentiellement plus dangereux que le matérialisme théorique qui venait de s’effondrer. Les hommes veulent se construire un paradis terrestre en se passant de Dieu. Mais la suppression des religions est une mutilation de l’homme : ils pensent se trouver mieux en se passant de Dieu, mais ils tendent la main vers des arbres trompeurs dont ils récoltent les fruits amers de déceptions, de violence insensée et de mort.

Le paradoxe est que cette évolution occidentale moderne a pour origine lointaine la révélation et l’enseignement du Christ, ce Fils de Dieu « trop humain », comme disait Nietzsche. Jésus a, en quelque sorte, fait descendre le ciel sur la terre. Mais c’était afin que les hommes se redressent vers leur Créateur et Sauveur, et non pour qu’ils s’imaginent pouvoir désormais vivre comme s’il n’y en avait pas !

Si Jésus, dans l’évangile, se retire à l’écart dans un endroit désert, c’est que sa nature humaine en a besoin. Et si les foules font alors route à pied vers lui, c’est qu’elles ont reconnu en lui celui qui pourra les guider dans cette démarche nécessaire. Quant à Jésus, dans le contexte évangélique, le motif de sa retraite est la nouvelle du meurtre de Jean-Baptiste. Sans doute veut-il faire le point tout en se mettant provisoirement en sécurité. La venue des foules constitue alors pour lui un signe et une réponse du Père : le chemin qu’il a pris peut passer par la persécution et la mort, il n’en est pas moins celui de l’accomplissement de sa mission. Et la suite de l’épisode précise ce signe : par ses souffrances seront guéris les infirmes, et son sacrifice fera de lui le pain de tous. Du même coup sont indiqués l’Église, en la figure de la barque qui porte Jésus vers l’endroit désert, et les ministres du don christique, en la personne des disciples à qui Jésus dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Disciples du Christ, si nous le sommes, nous avons le devoir pressant de nous retirer avec lui à l’écart dans l’endroit désert de l’Eucharistie : à l’écart des préoccupations et des tumultes du monde, et désert du point de vue des satisfactions qui font courir les hommes. Lieu de la rencontre avec Dieu où nous sommes guéris de nos péchés, instruits de sagesse divine et nourris du pain des forts en vue de l’accomplissement de notre mission aujourd’hui. Ne nous laissons donc pas troubler par les horreurs de ce temps au point de nous détourner de notre espérance et du service qui nous est confié.

En effet, « qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? » demande l’Apôtre. Et sa réponse est pour nous, comme aussi pour tous les hommes à qui nous la devons : « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur. » La parole qui s’est fait entendre par la voix d’Isaïe doit retentir à nouveau dans notre bouche aujourd’hui : « Vous tous qui avez soif, venez ! » Ne nous lassons pas d’offrir aux hommes de ce temps les biens véritables dont ils ont infiniment besoin : si nous sommes des intendants fidèles de la réconciliation et de l’eucharistie, nous ne manquerons pas d’infirmes à rétablir ni d’affamés à nourrir. Mais pour demeurer fidèles, nous ne pouvons nous dispenser de prendre quelque distance avec le monde d’aujourd’hui, ses mœurs et ses façons de penser. Si nous voulons la fécondité de la mission, c’est une bonne idée de commencer par aller dans un endroit désert à l’écart, avec le Seigneur.