Conférence à l’Association Naïm le 20 novembre 2010

AU PÈRE PAR LE FRÈRE

Nous sommes tous nés orphelins
jeudi 4 août 2011.
 
Nous sommes tous nés orphelins. Le mot « orphelin » en français classique ne désignait pas seulement quelqu’un dont le père ou la mère n’était plus, mais également celui qui avait perdu un frère ou une sœur. Plus généralement, « orphelin » qualifiait même quiconque était privé d’un être très cher. On pouvait dire d’un parent éprouvé par la perte d’un enfant qu’il était orphelin. Étymologiquement, en effet, le mot vient du radical « orph » qui signifie « séparé », « retranché ». Donc, être orphelin c’est être séparé de quelqu’un qui nous a été retranché de sorte qu’on éprouve une perte profonde et irréparable. En ce sens, nous sommes tous nés orphelins, car la naissance nous retranche du sein maternel par une coupure irréversible. Cette expérience d’être « laissé tomber », lors du passage de la vie intra-utérine à la nécessité de pourvoir à ses besoins par ses propres voies, s’accompagne nécessairement d’une certaine angoisse. À la coupure du cordon, chacun de nous s’est trouvé d’un seul coup privé de toute alimentation et de toute oxygénation. En conséquence, nous avons dû éprouver la première respiration comme un salut, une résurrection, une voie nouvelle pour recevoir la vie. De même, la première tétée représente dans notre expérience initiale une force, une valeur semblable. Nous sommes tous passés en un moment de la détresse d’être laissé tomber dans le monde et de ne pas savoir comment vivre à l’émerveillement que nous soit donnée une issue de vie à cette perspective terrible. Cette condition humaine de notre naissance est probablement aussi ce dont parle la Genèse : nous avons tous connu l’expérience du Paradis perdu en étant jetés hors de ce lieu où tout était si bien fait pour nous ! C’était le confort parfait que rien ne pourrait jamais remplacer. Mais bien que jetés hors du sein maternel, nous n’avons pas été abandonnés par Dieu. Ainsi, lorsque l’homme et la femme furent expulsés du Jardin, Dieu leur fit des vêtements de peau : il s’est occupé d’eux. Chacun d’entre nous - sauf drame exceptionnel - a été accueilli par sa mère sitôt sorti d’elle. Ensuite, l’acte qui parachève ce salut dans lequel nous sommes retrouvés après avoir été perdus, c’est l’adoption par le père. En effet, le père - qu’il ait eu un rôle génétique ou non dans la conception - est donné à l’enfant par la mère qui le reconnaît tel. Cette donation accomplit le « salut » de la naissance. À l’inverse, celui qui n’a pas de père ou pour qui l’expérience du père est malheureuse reste donc en mal de salut, comme si sa naissance était inaccomplie. Mais il est une autre expérience que l’on peut faire ou non, c’est celle du frère. Cette irruption n’est pas d’abord perçue comme positive, pas plus que la naissance, car elle représente une menace : le nouveau venu constitue une concurrence, voire une usurpation. Ainsi, se ravive le souvenir douloureux, bien qu’inconscient, de l’abandon primordial. Pourtant, justement pour ceux qui n’ont pas d’expérience heureuse du père - et qui ont de ce fait des difficultés particulières avec la question de la relation au Père éternel - la découverte du frère est précieuse, car elle est le chemin qui peut leur rouvrir cette perspective fermée. Bien plus - et c’est précisément notre sujet du jour-, je tiens que ce chemin est nécessaire à tous. Mais les « blessés du père » sont mieux disposés à le reconnaître. Voilà donc encore un lieu où, probablement, les pauvres précèdent les autres dans le Royaume. L’auteur du « Livre des Lamentations », dans la cinquième méditation, prie ainsi avec ardeur : Souviens-toi, Seigneur, de ce qui est arrivé « regarde et voit notre opprobre ! Notre héritage a passé à des étrangers, nos maisons à des inconnus. Nous sommes orphelins, sans père ; nos mères sont comme des veuves. À prix d’argent, nous buvons notre eau ; notre bois, il nous faut le payer... » Littéralement, en hébreux, la phrase traduite par « Nous sommes orphelins, sans père » est : « Pas de père ! ». Plus radical que s’il suggérait seulement que chacun a perdu son père, l’auteur dénonce l’absence pure et simple de père : « côté père, c’est néant ! » Quant à « nos mères sont comme des veuves », ces paroles rappellent un passage de l’Écriture, au livre d’Osée 14, 1-4, que nous entendons dans la liturgie : « Samarie expiera car elle s’est rebellée contre son Dieu. Ils tomberont sous l’épée, leurs petits enfants seront écrasés, leurs femmes enceintes éventrées. Reviens, Israël, au Seigneur ton Dieu, car c’est ta faute qui t’a fait trébucher. Munissez-vous de paroles et revenez au Seigneur. Dites-lui : « Enlève toute faute et prends ce qui est bon. Au lieu de taureaux, nous te vouerons nos lèvres. Assour ne nous sauvera pas, nous ne monterons plus sur des chevaux, et nous ne dirons plus « Notre Dieu ! » à l’œuvre de nos mains, car c’est auprès de toi que l’orphelin trouve compassion. » » Une surprise est cachée à l’intérieur de ces mots : « Nous ne dirons plus « Notre Dieu ! » à l’œuvre de nos mains car en toi est « matricié » (traduction de Chouraqui) l’orphelin. » Le verbe hébreu rendu par « auprès de toi trouve compassion », en effet, a pour radical le mot qui désigne la matrice féminine. L’orphelin, en quelque sorte, retrouve un sein maternel. En qui ? En Dieu. Dans le Seigneur lui-même ! Reportons-nous au texte de Jérémie 31, 20 : « Éphraïm est-il donc pour moi un fils si cher, un enfant tellement préféré, que chaque fois que j’en parle je veuille encore me souvenir de lui ? C’est pour cela que mes entrailles s’émeuvent pour lui, que pour lui déborde ma tendresse. » Les « entrailles », ici, sont encore la matrice. Cette dimension maternelle de l’amour du Seigneur pour Israël est aussi ce qui inspire une comparaison développée en Ézéchiel 16, 2-7 où le prophète décrit l’histoire d’Israël comme celle d’un enfant abandonné que le Seigneur a recueilli. « Nul n’a tourné vers toi un regard de pitié pour te rendre un de ces devoirs par compassion pour toi. Tu fus jetée en pleine campagne, par dégoût de toi, au jour de ta naissance. Je passais près de toi et je te vis te débattant dans ton sang. Je te dis, quand tu étais dans ton sang : « Vis ! » et je te fis croître comme l’herbe des champs. » Israël est comparé à une petite fille abandonnée à sa naissance mais prise en pitié et adoptée par le Seigneur lui-même. Le prophète développe sa comparaison : le Seigneur accompagne l’enfant jusqu’à l’âge des amours et choisit alors cette « vierge Israël » pour épouse. Nouveau rebondissement, Dieu annonce alors : « Je te donnerai tes cadettes pour filles ». Les cadettes en question sont les autres nations qui seront donc considérées comme les soeurs d’Israël, fille aînée du Seigneur. Il est donc un problème structurel universel, vécu d’une façon particulière et exemplaire par Israël, celui de la réconciliation avec le « père » supposé nous avoir abandonnés. En effet, si nous sommes tombés dans ce monde comme la pomme du pommier, qui est le pommier ? Si Israël nouveau-né a été jeté dans un champ par dégoût, qui donc a ainsi renié sa progéniture ? Il y a au fond de nous quelque chose qui soupçonne un père de nous avoir abandonnés ; et de qui peut-il s’agir, sinon de Dieu ? Quand Jésus sur la croix, reprenant le psaume 21, lance ce cri vers le ciel : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », il assume l’expérience humaine universelle de la déréliction. Comment, dans la détresse, ne pas penser : « Je n’ai pas demandé à vivre ! Pourquoi suis-je ici, à souffrir et à pleurer ? Celui m’a fait, qu’il assume ! » Un ressentiment radical inscrit au fond de notre être crie vengeance ; ou bien réclame une explication, sinon une réconciliation. De là vient l’ambivalence structurelle de l’attitude envers le père. Père, c’est excessif pour l’homme : une fonction toujours au-dessus de nos moyens, un costume trop grand pour nous. C’est évident lorsqu’il s’agit des prêtres : représenter Dieu, comment ne pas voir que c’est trop pour eux ! Mais c’est vrai pour tout père, car il représente nécessairement le Père « de qui toute paternité tire son nom au ciel et sur la terre ». Nous devons pourtant assumer ce qui nous dépasse. Mais pour cela il faut d’abord reconnaître que cela nous dépasse, et ensuite appuyer la fonction paternelle sur l’unité du couple parental. L’ambivalence des sentiments à l’égard du père ne peut être supprimée parce que le ressentiment d’être au monde est fondamental. J’aime le père qui est là, mais je lui en veux de m’avoir fait malgré moi lorsque la vie m’est difficile. De cette contradiction, je ne peux sortir par moi-même. Et d’ailleurs, je ne le veux pas : je veux justice ! En réalité, demander justice du fait d’être au monde, livré au dur devoir de vivre, c’est exiger quelque chose que personne ne pourra me donner. Aucun père, aucun couple parental, ne pourra rendre justice à un enfant de lui avoir donné la vie, car c’est un don qui le dépasse. Personne au monde ne peut rendre compte de tout ce qui est donné avec la vie ni de toutes les épreuves qui vont avec la vie. S’il en est ainsi, clame le révolté, je veux punir père et mère, la société, l’univers, Dieu même : vengeance contre eux, même si je les aime, même s’ils m’aiment, puisqu’ils ne peuvent me donner ce que j’exige ! Cette ambivalence se manifeste dans l’anorexie. L’adolescente, par l’acte de refuser de se nourrir jusqu’à mettre sa vie en danger, signifie son ressentiment. Sa conduite de vengeance n’en est une que parce qu’elle se sait aimée : sinon ce ne serait pas une punition. Elle est comme le scorpion de l’histoire. Voulant traverser la rivière, il dit à la grenouille : Toi, tu sais bien nager ! Tu ne veux pas m’aider à traverser ? Non, dit la grenouille, car je vais te prendre sur mon dos et au milieu de la rivière tu vas me piquer et je mourrai ! Pourquoi ferais-je une chose pareille ? dit le scorpion, si je te pique, tu coules et moi aussi je meurs. Bien, dit la grenouille. Elle prend le scorpion sur son dos et se jette à l’eau, mais au milieu de la rivière le scorpion la pique. La grenouille en se noyant demande au scorpion dans un dernier souffle : « Pourquoi ? » Et celui-ci de répondre : « C’est ma nature. » Le scorpion, en piquant la grenouille, sait que cela signifie aussi sa propre mort : son vouloir tuer se retourne contre lui-même, et ce n’est pas à son insu. Le péché en nous agit de même. Toutefois, ce n’est pas notre nature, puisque nous n’avions pas en nous le mal qui est entré dans le monde - non sans notre consentement - et nous poursuit depuis. Nous continuons à savoir que nous sommes faits pour aimer. Nous voyons qu’il y a dans le monde des drames, des catastrophes naturelles, des maladies, des erreurs, mais aussi de la méchanceté. Or, non seulement la méchanceté est dans le monde, mais elle est aussi dans notre cœur à tous. Là se trouve la pire menace, et aussi la vraie raison de la nécessité d’une réconciliation avec Dieu. Mais Dieu, nous ne le connaissons pas. Cependant il nous est absolument nécessaire qu’il existe pour pouvoir lui dire son fait, fût-ce en lui soutenant en face qu’il n’existe pas ! Évidemment, la pensée qu’il n’y ait pas du tout de Dieu est fondamentalement insupportable à l’homme. Tout ce que nous pouvons imaginer, consciemment ou non, c’est que nous allons lui montrer notre façon de penser. Marx, journaliste en Angleterre pendant de grandes grèves et rendant compte des manifestations noyées sous des pluies diluviennes, écrit : « Dieu sait bien de quel côté sa tartine est beurrée » ! Dieu est d’emblée un problème pour nous. Imaginer que les hommes auraient inventé Dieu pour leur commodité relève d’une parfaite « innocence », ou plutôt d’une profonde inconscience. Prétendre que les hommes de l’Antiquité ont inventé un dieu de la pluie parce qu’ils en ignoraient les causes physiques manifeste une incompréhension anthropologique crasse et, d’ailleurs aussi, une grande ignorance de l’histoire de la pensée : Aristophane, quatre siècles avant notre ère, savait très bien que, s’il pleuvait c’est qu’il y avait des nuages. On n’a pas « inventé Dieu » pour des motifs aussi futiles : Dieu est une interrogation beaucoup plus grave. Quand certains d’entre nous vivent des épreuves particulièrement dures, nous pensons qu’ils ont des raisons « d’en vouloir au bon Dieu ». En réalité, nous sommes tous en compte avec Dieu ! Certains disent : « Dieu est fâché contre nous » ; mais non ! C’est nous qui sommes fâchés avec Dieu. Certains d’entre nous ont vraiment un père dans leur histoire : un homme juste, respectueux, présent, nourricier, protecteur : heureux ceux-là ! Mais combien ont eu un père plus ou moins approximatif, et combien n’en ont pas eu du tout ! Ceux-là, plus que les autres peut-être sont sensibles à la découverte de la fraternité. Un compagnon de galère qui en partage profondément toute la détresse, les contradictions, et les crises, quelqu’un qui ne parle jamais pour nous enfoncer, mais toujours pour nous en sortir du mieux possible, c’est un vrai frère. Ce compagnon qui ne me veut que du bien sans nourrir d’illusions sur moi, qui ne me fait pas la morale mais me soutient le moral en me poussant toujours vers le moindre mal, est un frère au sens fort du terme. Quand il me dit : « vis ! » cela signifie aussi « vis dignement », car il m’aime vraiment. Celui qui découvre un tel frère dans la détresse découvre « le Frère », l’homme qui, crucifié avec les malfaiteurs, s’est fait le frère de tous les damnés enfants de la terre. Et ce Frère-là peut nous donner le Père. Nous ne pouvons pas par nous-mêmes régler notre problème avec Dieu, avec simplement notre raison, nos convictions et nos affirmations volontaristes du genre : « Mais si ! Dieu est bon, il nous aime ! ». Cela, seul Jésus le proclame de manière que nous puissions le croire, parce que seul il mérite confiance en la matière. Quand il nous dit que le Père est bon, c’est vraiment parce que c’est lui qui le dit que nous le croyons. C’est pourquoi il n’est pas d’autre chemin donné aux hommes que ce Frère pour trouver Dieu, le Père. En dehors de ce chemin, il n’y a qu’illusion. Par exemple, moi, privilégié parmi les hommes, bien élevé parmi eux, je peux déclarer tranquillement : « mais oui ! moi je connais Dieu, moi je crois en lui et je sais ce qu’il faut dire sur lui ! » Mais que pèse ma parole si elle n’est pas passée par la compagnie du Christ dans la détresse ? Serait-ce que je me prends pour le Fils, à dire que je connais le Père ? Nul, en effet, ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler (Luc 10,22). Ce n’est donc pas moi-même qui connais le Père. Cette illusion et celle du Pharisien, ou de la « belle âme ». D’ailleurs, sur ce mauvais chemin où je suis engagé, je suis porté à aller plus loin, et même jusqu’au bout : me prendre pour le Père. Si j’usurpe déjà la place du Fils, comment ne pas être tenté de me trouver assez bon pour faire même le Père. Cette folie, rien ne pourra m’en guérir, sinon d’entrer humblement dans la fraternité universelle des pécheurs, ce qui dissipera l’illusion tenace de ma propre justice. La fraternité chrétienne est le chemin de la fraternité universelle, car elle est fondée dans la foi en Dieu qui a donné son Fils pour tous les hommes. Il a donné sa vie pour que tous les hommes, qui sont frères de par leur naissance (« fils d’Adam, fils de Dieu »), deviennent frères de manière nouvelle dans la réconciliation avec Dieu par le Fils unique, et la glorification en lui. Voilà pourquoi le partage des pauvres, la fraternité des pauvres, est le passage obligé pour tout homme, fût-il riche comme Crésus. Zachée, le riche, nous en donne l’exemple : aussitôt touché par la grâce de Jésus, il donne la moitié de ses biens aux pauvres. Il est vrai qu’on peut aussi être très démuni matériellement et complètement renfermé sur soi-même. Pourtant, connaître le manque nous dispose mieux à la fraternité que de disposer de tout abondamment en permanence. Le Seigneur, qui combat toujours le mal et la misère pour donner la vie en abondance aux hommes, nous avertit néanmoins gravement du risque de la richesse. Il veut que nous soyons comblés de tous les biens de la terre, mais il sait aussi que le Mauvais s’emploie en permanence à empoisonner ces dons du Père. Si nous écoutons le Fils, nous découvrons la bonté du Père qui n’a abandonné aucun de ses enfants : « On vend deux moineaux pour un as, pourtant aucun d’entre eux ne tombe sans votre Père ; or, vous valez plus que tous les moineaux du monde ! » dit le Seigneur. Qu’aucun de nous n’ait été abandonné, c’est en particulier la révélation de Noël : quand il nous « tombe du ciel » un Fils, un Sauveur, alors se réalise le dessein de Dieu qu’il poursuit depuis le début. En réalité, nous sommes tous nés pour devenir frères dans le Fils, et ainsi trouver le Père, celui en qui seul l’orphelin est matricié, car son Père est notre Père.