Dimanche 14 août 2011 - Vingtième dimanche A

Une dette qui vous enrichit.

Isaïe 56,1.6-7 - Psaume 66,2-3.5.7-8 - Romains 11,13-15.29-32 - Matthieu 15,21-28
dimanche 14 août 2011.
 

Qu’en pensez-vous ? S’agit-il d’un commentaire cynique sur la situation financière internationale ? Un commentaire, peut-être, mais pas forcément cynique. Et si le mystère qui explique tout était celui d’une dette enrichissante ? Paradoxe sur paradoxe, sans doute : en principe, un mystère demande des explications plus qu’il n’en donne.

Au fait, dans les textes d’aujourd’hui, qu’est-ce qui vous paraît le plus étonnant et inexplicable ? Pour moi, c’est la phrase de Jésus : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël. » Déjà, pourquoi seulement à celles qui sont perdues ? Mais surtout, quelle insistance sur le privilège d’Israël, que la mission de Jésus soit d’abord limitée au peuple élu ! Le mystère fondamental de l’élection d’Israël est toujours d’actualité et encore « scandaleux » aujourd’hui. La jalousie entre les frères, entraînant le mépris et la haine entre eux, est un aspect essentiel du mal qui règne parmi nous. Le meurtre d’Abel par Caïn en est l’illustration terrible.

Or, ce thème est repris avec insistance dans l’Écriture pour la lignée des Patriarches. Ismaël, premier fils d’Abraham, est injustement chassé avec sa mère à cause de la préférence pour Isaac. Remarquons ici que les musulmans se réclament d’Ismaël pour contester les juifs, descendance d’Isaac. Ensuite, Jacob s’empare du droit d’aînesse d’Ésaü non sans ruse ni tromperie. Enfin, les frères de Joseph le saisissent et parlent de le tuer, puis le vendent, jaloux de la préférence de leur père pour ce fils de sa femme mieux aimée.

En assumant ces choix qui révoltent notre sens de l’égalité, Dieu s’est en quelque sorte infiltré dans l’injustice du monde. En effet, les dispositions de pureté de la Loi qui garantissent la séparation d’Israël par rapport aux païens produisent de la division et de la rivalité. Saint Paul, dans la lettre aux Philippiens, parle du « mur de la haine » pour ces « prescriptions juridiques ». Il se fait ici l’écho d’une tradition midrashique qui constate à quel point l’élection d’Israël est pour lui l’occasion d’un sentiment de supériorité, voire de mépris, par rapport aux païens et, pour ces derniers, un motif de jalousie et de haine. Et même si la vision prophétique d’Isaïe que nous avons entendu en première lecture annonce l’entrée des païens dans l’Alliance, elle ne prévoit qu’une adoption de nouveaux venus dans un dispositif qui maintient la préséance d’Israël. C’est seulement sur la croix que la mission du Christ, Messie d’Israël, s’élargit au point d’ouvrir un véritable espace d’égalité dans l’accueil de tous les hommes par le Dieu de miséricorde infinie. Cette fin de son privilège, Israël ne peut l’admettre, au point que, comme dit saint Paul, c’est à cause de « la désobéissance des fils d’Israël », qui sont alors « mis à l’écart », que les païens ont obtenu miséricorde. En réalité cette « mise à l’écart » ne signifie pas que Dieu renonce à son dessein d’amour pour son peuple, ni même qu’il abolisse son choix de préférence envers lui ; d’où l’exclamation de l’Apôtre : « qu’arrivera-t-il quand ils seront réintégrés ? Ce sera la vie pour ceux qui étaient morts ! »

D’ailleurs, l’épisode évangélique d’aujourd’hui montre bien la fidélité de Dieu envers son peuple. En effet, la foi de la Cananéenne qui fait l’admiration de Jésus est précisément de croire à l’élection d’Israël, puisque qu’elle reconnaît qu’ils sont « les enfants », tandis qu’elle-même fait partie des « petits chiens ». Mais, puisqu’elle croit à cet amour de préférence, ce même amour lui est offert aussitôt, à elle et à sa fille.

Ainsi, le mystère du dessein de Dieu se révèle dans sa plénitude : s’il a choisi un peuple d’abord parmi tous, c’était pour « les enfermer tous dans la désobéissance afin de faire à tous miséricorde ». Pourquoi donc a-t-il agi ainsi : ne pouvait-il procéder autrement d’une façon moins dramatique et déroutante pour nous ? La réponse à cette question n’est autre que celle que fait Jésus à propos de la croix du Christ : ne fallait-il pas qu’il en fût ainsi ? Autrement dit, là se trouve le mystère fondamental, celui dont nous n’aurons l’explication qu’au Jour de sa venue en gloire. Mais ce mystère explique tout le reste de façon lumineuse.

Nos diverses façons de remplacer le mystère d’Israël, accompli dans la croix du Messie de façon à faire à tous miséricorde, par des idéologies sociopolitiques ne sont que des spéculations ruineuses. En vidant la croix du Christ de son sens, elles rendent vaines aussi les promesses de Dieu. En revanche, si nous reconnaissons l’amour de Dieu à l’œuvre dans l’histoire de la révélation accomplie en Jésus Christ, nous entrons dans son dessein de salut universel.

C’est pourquoi l’Apôtre dit encore : n’ayez aucune dette entre vous sinon celle de l’amour mutuel. Cette dette-là est inextinguible, mais elle nous enrichit au-delà de toute espérance.