Mardi 1er novembre 2011 - La Toussaint

Nous sommes tout petits. Nous n’avons rien. Pas de pétrole, pas de gaz. Seulement des tomates et des concombres.

Apocalypse 7,2-4.9-14 - Psaume 23,1-6 - 1 Jean 3,1-3 - Matthieu 5,1-12a
mardi 1er novembre 2011.
 

C’est ainsi que l’évêque de Jordanie (auxiliaire du Patriarche de Jérusalem) nous parlait de son pays la semaine dernière. Ce dénuement fut aussi un atout, ajoutait-il. Il nous a épargné la convoitise des puissants et le sort d’autres nations de ce Moyen-Orient si éprouvé. Il nous a même permis de jouer un rôle important au milieu d’un échiquier compliqué et impitoyable, pour faire progresser un peu la paix et mettre une limite aux souffrances des peuples.

Une pauvreté non choisie peut donc devenir une chance pour qui sait la saisir. Mais elle demeure un risque, une fragilité qui vous laisse à la merci d’une bourrasque capable de vous emporter. Brasssens chantait dans les années 80 : « Que l’on die au lit c’est fini au petit roi de Jordanie » comme la possibilité évidente de la disparition de ce minuscule État coincé entre les grands.

Le vertige nous saisit de voir comment le Fils de Dieu a vécu une telle pauvreté, qu’il avait choisie, de surcroît. Il ne s’est pas fait chef d’armées ni riche souverain d’un peuple conquérant, mais un homme tout simple qui marchait et répondait aux nécessités de l’instant, à la faveur des rencontres sur le chemin et des événements de son temps. Voyez même son discours programme, le « Sermon sur la montagne » qui commence par l’évangile que nous venons d’entendre. Rien de tonitruant dans l’objectif annoncé, pas de plan en trois points ni d’argumentaire universitaire. En guise d’introduction, « les Béatitudes » qui ont toujours résisté à ceux qui voulaient les mettre en ordre de bataille. Ce texte n’a rien des prestiges de la littérature universelle, mais il est sans doute le plus beau et le plus nécessaire du monde.

Vous le savez, « Heureux les pauvres de cœurs » n’est pas seulement le premier article d’une liste, mais le sens même du propos du Seigneur dans son ensemble. Jésus nous invite à entrer dans une existence tout entière dépendante de la volonté du Père, à l’écouter et à la mettre en pratique à chaque instant selon les circonstances. Certes, nous devons prendre nos responsabilités, organiser, planifier et entreprendre autant qu’il est nécessaire. Mais le disciple ne cherche jamais à se grandir ou à se mettre à l’abri du besoin par lui-même. Il met sa confiance en Dieu qui veut combler ceux qui mettent en lui leur confiance.

La pauvreté n’est pas un but en soi, mais la juste attitude spirituelle de qui marche dans les pas du Fils de Dieu venu en notre chair. Car le Seigneur n’abandonne pas les siens. Notre groupe de pèlerins a aussi visité Abou Gosh, lieu de mémoire de la rencontre du Ressuscité à Emmaüs. L’église érigée par les croisés est une des merveilles de Terre Sainte. Les murs en sont épais de plusieurs mètres, elle résisté à sept siècles d’abandon. Dans son architecture militaire extraordinairement puissante, elle abrite des fresques d’une exquise délicatesse. Notre église n’est pas mal non plus. Le Seigneur dote son peuple de tout ce qui peut servir à sa mission. Mais sa richesse véritable, ce sont les saints, les petits et les humbles de cœur : voilà le trésor que rien ne pourra jamais nous ravir car il est établi fermement dans les cieux qui sont promis aux pauvres de l’Évangile.

Voyez le Christ qui s’est laissé dépouiller de lui-même jusqu’à la croix, ce châtiment inouï de cruauté qui expose le malheureux supplicié au regard horrifié des foules comme pour dire : « Celui-ci est un rien du tout ». Voilà ce qui est arrivé « sur la montagne ». Or, ce rebut d’humanité, Dieu l’a ressuscité, et le révèle à toutes les nations jusqu’à la fin du monde comme son Fils bien-aimé qui accomplit parfaitement sa volonté. Nous n’avons pas d’autre maître de vie. Il nous apprend que le seul bien qui vaille est la sainteté, qui est l’apanage de Dieu, qui est Dieu lui-même.

Ainsi, frères bien-aimés, nous sommes tout petits, nous n’avons rien qui soit vraiment à nous. Mais nous sommes comblés de tout par Dieu, et suprêmement de son Esprit Saint. Ainsi nous devenons les saints, nous devenons Dieu, puisqu’il nous a aimés en son Fils qui s’est fait pauvre pour que nous devenions riches de Lui.