Dimanche 25 décembre 2011 - Nuit de Noël

Au fond de la vallée coule le fleuve entre deux rives fleuries qui remontent de chaque côté jusqu’à former des rebords escarpés

Isaïe 9,1-6 - Psaume 95,1-3.11-13 - Tite 2,11-14 - Luc 2,1-14
samedi 24 décembre 2011.
 

Les habitants de la berge exploitent, prospères, une terre fertile et bien arrosée. Quant à ceux des coteaux pentus, visage brûlé de soleil et tanné par le vent, ils s’accrochent à la vie précaire qu’ils tirent de leurs lopins en terrasses. Ce qui leur vaut d’être affublés par les bien nourris de la vallée d’un méchant sobriquet qui évoque les traces et débris laissés par l’eau se retirant après la crue, quelque chose comme « salissure de baignoire ». De leur côté, piqués au vif, ils traitent méchamment ceux d’en bas de vers de vase.

Les uns et les autres ne se rencontrent guère, et même ils s’évitent. Ils ne s’aiment pas. Mais voilà qu’en cette fin d’année, à la suite de pluies extraordinairement fortes et insistantes, se produit une montée des eaux exceptionnelle. Et, des berges inondées, les résidents aisés du fond de la vallée sont chassés vers les coteaux, à la rencontre ceux qui les hantent. Drôle de Noël en perspective, donc, pour les uns et pour les autres. Mais le miracle se produit. Les pauvres gratteurs de terres arides se mettent en quatre pour recevoir dignement les gens d’en bas, et tous sont touchés aux larmes de cet accueil inespéré.

Belle histoire, non ? Mais, si le fleuve, la vallée et la façon dont se traitent ceux qui la peuplent du haut en bas existent en vrai, dans notre beau pays de France - j’ai eu l’occasion d’y célébrer un mariage, il y a quelques années, et je ne l’ai pas oublié -, la crue formidable et ses effets providentiels sont de mon invention. Ce n’est qu’un conte de Noël, en somme.

Or, la réalité de Noël dépasse la fiction : c’est que Dieu est venu habiter en bas. Dieu, depuis que l’homme en parle, passe pour habiter un lieu bien tranquille d’où il nous regarde de haut. Or, lui, le Bienheureux, est descendu dans notre vallée de larmes pour y connaître la dureté de la vie, la soif, la faim et la fatigue du chemin, les oppositions et les mensonges, le mépris et l’incompréhension, les insultes, les menaces et les injures, enfin la souffrance et la mort.

Alors, mes amis, comment parlons-nous de Dieu depuis ce jour-là ? Pouvons-nous parler de lui comme les hommes qui ne savent pas qu’il est venu ce jour-là ? Pouvons-nous parler de lui aux hommes autrement qu’en rappelant qu’il s’est fait pour toujours avec eux depuis ce jour-là ?

Nous pouvons rêver de grands événements qui changeraient la face de la planète. Mais connaissez-vous dans l’histoire une invasion ou une révolution qui ait réussi à établir vraiment la justice et la fraternité pour un peuple opprimé ? Les actes violents, quelles que soient leurs motivations, portent la malédiction de leur violence. Et les retournements politiques ne convertissent pas les cœurs. La venue du Fils de Dieu tout petit dans notre histoire, sans bruit ni fureur, a déjà changé bien des choses et peut encore nous faire évoluer en profondeur.

Les habitants d’en haut et ceux d’en bas qui ne s’aiment pas me font penser au roi Acaz qu’Isaïe exhorte en vain à demander un signe « au fond dans les vallées ou bien en haut sur les sommets » (Is 7,10). Et comme il ne s’y résout pas, le prophète tranche : « Le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici que la jeune femme est enceinte, elle enfantera un fils, et on l’appellera Emmanuel (c’est-à-dire : Dieu avec nous) ». Ce signe est devant nous : cet enfant nous est offert afin que nous nous aimions comme des frères, ceux d’en haut et ceux d’en bas, devenant ainsi nous-mêmes le signe que Dieu donne aux hommes pour leur annoncer le salut.

Voyez, mes amis, si déjà nous évitions de mal parler les uns des autres, ne serait-ce que pour le temps de Noël : nous abstenir de surnoms moqueurs, de sobriquets désobligeants, de grossièretés gratuites. Pourquoi nous traiter si souvent les uns les autres de saletés et nous donner des noms d’oiseaux sans même l’excuse de l’impatience ? Et si nous faisions attention à ne pas mal parler de Dieu ?

De tels efforts semblent si peu de choses, comme quelques gouttes d’eau dans l’océan de la dérision ambiante. Mais si nous nous y mettons tous de bon cœur, amplifiées merveilleusement par la grâce de Dieu qui multiplie le pain des petits enfants, ces quelques gouttes feront un grand fleuve qui rendra notre vallée de larmes un peu plus riante et lui donnera la joie de l’espérance, l’espérance d’un monde où l’on s’aimera.