Dimanche 5 février 2012 - Cinquième Dimanche B

Nous annonçons quelqu’un de bien connu

Job 7,1-4.6-7 - Psaume 146,1.3-7 - 1 Corinthiens 9,16-19.22-23 - Marc 1,29-39
lundi 6 février 2012.
 

Quelqu’un qu’on ne présente plus. Les médias nous servent volontiers ce genre de clients réguliers : on prend un peu toujours les mêmes, puisque le public ne s’en lasse pas. Les candidats en particulier, bien sûr, dont on veut toujours mieux découvrir la personnalité, et aussi le programme. Car on vote pour une personne, bien sûr, mais aussi pour ce qu’elle va faire. Les communicants, espèce en voie de multiplication, le répètent volontiers à leurs patrons : le mieux est de trouver un « message » assez simple, qui donne le ton du programme et que le candidat incarne, la synthèse gagnante, en somme.

Même si Jésus n’est pas candidat, beaucoup pensent que l’Église a « un message à faire passer ». Mais quelle en serait la teneur ? Avez-vous une idée à ce sujet ? La proposition la plus fréquente est du style : « Dieu vous aime », ou « Dieu t’aime ». Est-ce là la « Bonne nouvelle » que Jésus dit avoir à proclamer en tout lieu ? Pourtant, est-ce bien une nouvelle que « Dieu t’aime » ? Cela veut-il dire qu’il ne m’aimait pas avant ? Sans doute saint Paul emploie-t-il parfois des expressions de ce genre, mais cela ne nous empêche pas de savoir que Dieu aime tous les hommes depuis le début, et c’est pourquoi il veut les sauver tous, n’est-ce pas ?

À vrai dire, ce que nous entendons traduit par « Bonne nouvelle » est un mot grec qui ne contient pas de soi l’idée de nouveauté. Il s’agit tout simplement de « euangélion », rendu couramment par « évangile », comme d’ailleurs à plusieurs reprises dans la deuxième lecture. Ce mot, qui signifie littéralement « heureuse annonce », était assez usuel en grec, notamment dans une acception précise : la proclamation de la venue prochaine du roi ou du gouverneur dans une ville. Le rapport avec le « message » de Jésus est direct : dès le début de son action, à la suite de Jean-Baptiste, il déclare : « Le Royaume de Dieu est tout proche ». On pourrait traduire plutôt « le règne » : en somme, le Roi des rois vient parmi nous, tout près de nous.

Cette parole de Jésus nous semble auto-réalisatrice, puisque, nous le savons, il est lui-même le Fils de Dieu, « Dieu né de Dieu ». Donc, du fait qu’il est là, depuis Noël et plus encore lorsqu’il se rend en tout lieu, le Roi est bien tout proche. Et, sans doute, Jésus ne dirait pas le contraire, mais il évite pourtant soigneusement d’annoncer sa propre personne pour mieux renvoyer à celui qui l’a envoyé. D’ailleurs, il est bien connu... des démons ! C’est l’un d’eux qui l’a apostrophé dès son premier exorcisme en ces termes : « Je sais fort bien qui tu es, le Saint, le Saint de Dieu ». Et Jésus l’a fait taire, comme il impose silence à tous les autres de son espèce, nous le voyons aujourd’hui.

La raison essentielle de cette réserve est la croix à venir : sans accueillir aussi l’annonce de la Passion et de la Résurrection, comme chemin par lequel il doit passer pour « entrer dans sa gloire », on ne peut que se tromper sur le sens de la messianité de Jésus. Certes, Jésus guérit les malades et délivre les possédés ; mais si l’on ne comprend pas que la croix est dans la droite ligne de cette activité, on ne comprend rien à l’Évangile. C’est pourtant affirmé assez clairement par le verset d’acclamation de l’évangile, d’après Saint-Matthieu : « Jésus a pris sur lui notre faiblesse, il s’est chargé de nos douleurs. » Dans sa passion, il prend sur lui notre misère, il souffre et meurt « à notre place » pour nous délivrer de la souffrance et de la mort.

Mais, direz-vous, cela n’a pas empêché les épreuves de Job au point qu’il en vient à dire : « Vraiment la vie de l’homme sur la terre est une corvée ! » Et beaucoup d’autres avant ou après lui, moins justes et saints que lui peut-être mais pas forcément, pourraient se plaindre avec lui : « Mes nuits sont des nuits de souffrance... je suis envahi de cauchemars ». Outre que nous devons lutter de toutes nos forces pour venir au secours de nos frères humains éprouvés ou menacés, en fidélité à Jésus lui-même, tout ce qu’on peut en dire est que le Seigneur accueille en lui toute épreuve des hommes pour la faire servir au salut du monde avec la sienne, et qu’il ne laissera rien inconsolé. C’est du moins notre espérance.

Ainsi, notre « message » n’est pas une conception de Dieu que nous opposerions aux autres en nous faisant fort d’en montrer la supériorité. Ce que nous annonçons, c’est que Dieu s’est fait tout proche, en Jésus, de tout homme. Jésus n’est pas une théorie, c’est Dieu avec l’homme. C’est pourquoi il doit aller en tout lieu, et il va, « l’homme qui marche », comme l’appelle Christian Bobin. Sachons-le, annonçons-le : il est tout près, désormais, à portée de main, sur tous les chemins de nos jours et de nos nuits. Vraiment, il peut prendre la main de l’égaré comme du malheureux, au plus loin de l’errance comme au plus profond de la souffrance, et déjà Job l’avait compris dans ses cris vers le ciel que rien ne pouvait faire taire.

Celui que nous annonçons passe pour bien connu : c’est Dieu, et chacun a son idée sur lui, et tous l’imaginent un peu de la même manière, surtout ceux qui disent qu’il n’existe pas. Mais qui croit qu’il s’est fait Chemin en Jésus Christ ? Or, Dieu y marche avec nous vers le jour de sa gloire, quand il n’y aura plus ni larmes ni douleurs, car il sera tout en tous.